
Un premier film (Quinzaine des réalisateurs 2010 à Cannes) dense, sombre, presque sans dialogues, des plans magnifiques dont chacun est indispensable (aussi) pour comprendre...

Paraît qu’ils vendent ta poste ? Veulent supprimer ton beau marché de Rialto ? La grande librairie près de Saint Marc a été vendue aussi ? Est-il vrai que tes petits commerces de proximité ont été remplacés par des masques et des perles de Chine ? Les panneaux de « réclames » énormes, place Saint Marc sont toujours là ? Ta voisine loue-t-elle maintenant son appartement aux touristes ? On dit que François Pinault va fermer son lieu d’exposition à
J’ai vraiment du mal à croire tout ça, j’ai hâte de venir vérifier sur place tout ce que tu me racontes.
As-tu bien vérifié toutes ces nouvelles ? Je suis sûre qu’il s’agit de rumeurs n’ayant rien à voir avec la réalité, celle que je connais depuis presque toujours…
Rassure-moi, tu fais toujours 22 millions de touristes cette année ?
Mais dis-moi, il y a bien la biennale d’art contemporain cette année, j’aime tellement m’y promener ? Moi je trouve que l’art contemporain te va très bien au teint.
Pour le vaporetto, ça roule toujours ? Ils ont augmenté les tarifs ? Mon frère m’a dit qu’il y avait toujours de la place pour s’asseoir, que ça ne se bousculait pas, bien sûr c’était au printemps, moi qui y vais toujours en juillet, j’ai jamais vécu ça, il faudrait que je change de mois…
Tu vois, je prépare mon voyage dans l’enthousiasme, je ne sais pas du tout quels livres je vais emporter, il y a tellement de nouveautés chaque année, pour renouveler le stock d’histoires secrètes, de lieux insolites, inconnus… Entre nous, devenus secrets de polichinelle…
J’emporte mon appareil photo, un plus petit que celui que j’avais l’an passé, avec un zoom extraordinaire tout à fait bien pour moi, car tu sais bien que depuis le temps que je viens chez toi, j’ai besoin d’aller dans les coins, je rêve de faire une photo que personne n’aurait faite… Pas possible ? Je vais essayer quand même, me laisser aller, tout simplement, je vais ouvrir l’œil…
Encore un mot, il fera beau ? Pas trop chaud ? Je mets mes robes légères et mon chapeau de paille… Ah ! Je n’oublie pas mes éventails. Je ne me suis pas encore décidée pour le sac que je vais emporter : à mettre à l’épaule, sur le dos, au bras, en toile, en cuir, en paille, en plastique ?
Tiens, pendant mon séjour, j’ai bien envie de te faire quelques infidélités, aller revoir Padoue, Vicence, Trévise, il y a beaucoup de changements ? J’adore ces villes, leurs églises somptueuses, leur patrimoine historique extraordinaire… La beauté est à tous les coins de rues, ça sent aussi la vanille, le café, et un peu les pots d’échappement…
Si j’ai le temps, j’irais bien faire un tour dans les montagnes, les Dolomites sont tellement belles en cette saison d’été… Je vais bien peiner un peu pour gravir ses versants, je ne prendrai que ses pentes douces… Le silence, les torrents, l’herbe verte, les hauts sommets, les fleurs, avec un peu de chance quelques vaches, c’est tentant…
Ah ! J’allais oublier, ton glacier si bon, sur le Campo Barnaba est-il toujours ouvert ? Pendant que j’y pense, tu as entendu parler de
Bon, cette année je me refais tous les musés, je prends mon pass Chorus, je retourne à Torcello, j’irais en fin de soirée pour éviter le monde. Tu sais, comme d’habitude, pour visiter ta Basilique j’assiste à la messe, je suis assise confortablement pendant une bonne heure et je peux distinguer la polychromie des marbres le scintillement des mosaïques, la beauté des sculptures, je suis sûre que personne ne m’en voudra d’admirer au lieu de prier…
Et puis tu sais, quand il fera trop chaud, je prendrais le large vers les îles, où le vent brise la chaleur, les arbres me consoleront de la ville agitée et mercantile…
J’ai hâte de venir te voir, j’ai préparé des itinéraires, je sens déjà l’odeur des matins près du pâtissier et du petit noir de comptoir, j’espère qu’il aura beaucoup de fleurs aux fenêtres qui feront comme des cascades de couleurs… Beaucoup de couleurs, j’en ai tellement besoin.
Mais dis-moi Venise, comment fais-tu, pour rester si jeune ? Bien sûr
quelques petites rides par-ci par-là, mais tu plais à tout le monde, tous te font la cour, les jeunes, les vieux, les filles et les garçons, ils sont de plus en plus nombreux, je suis jalouse, je voudrais bien t’avoir pour moi toute seule, chaque année je me demande si je vais venir t’embrasser, à force de voir tes passionnés qui sortent de partout, ça me fait peur…
Venise, à bientôt, prend bien soin de toi, fais attention aux nuages radioactifs, tu as tellement d’amoureux, il ne faut pas les décevoir…
J'arrive par le train de nuit, le 221 tu sais bien...
Viendras-tu me chercher à la gare ?



Des membres des forces d'autodéfense japonaises exposés aux radiations arrivent dans un hôpital de Fukushima pour subir une décontamination... Le 25 mars 2011 (photo prise sur le journal Le Monde)



Depuis toujours j’avais vu ma mère faire de même, tirer ses rideaux au premier soleil, tout au long de la journée elle choisissait la lumière tamisée, douce, intime et chaude… Elle me disait : le soleil, ça blanchit les meubles et les tentures.
Quelle drôle d’idée, me dit ma cousine, moi qui adore le soleil, je ne vais pas choisir de vivre dans le noir pour protéger mes meubles. J’avais trouvé sa réaction bien ajustée à la question, et comme nous étions en hiver, j’avais presque abandonné l'idée de faire les rideaux… Mais le printemps est arrivé et je me suis dit : ça va blanchir mes meubles...
Un jour, dans le sud, chez une de mes amies, j’étais restée en arrêt devant la beauté d’un drap de lin qu’elle avait tendu à la fenêtre d’une des chambres de sa maison, léger, presque transparent, lumineux et protecteur… Un vaste écran de lumière, mouvant et frémissant au moindre vent… Quelle beauté… Je l’ai gardé en mémoire pendant des saisons entières.
Au printemps, dès que les bourgeons se mirent à pousser aux branches de l'abricotier, juste en bas de chez moi, l’image de la lumière tamisée m’est revenue, l'idée du rideau du sud m'a reprise.
En arrivant au Sacré Cœur, dès la sortie du métro, j’ai eu du mal à me frayer un chemin parmi les touristes, je pris une photo ou deux, un café allongé au bistrot du coin, histoire de me mettre le cœur à l’ouvrage.
Pour le choix du tissu, tout me fut difficile, j’avais tourné et retourné la question, visité et revisité tous les marchands du marché Saint-Pierre pour trouver une belle toile, unie, blanche, pas trop fine, pas trop épaisse, je suis restée un après midi entier à palper les tissus, sans pouvoir me décider.
La toile était-elle vraiment bien adaptée ? Il me faut une grande largeur, du coton bien sûr, à 100 %, qui passe en machine à laver, pour l’entretien, le lavage, le repassage, ça va marcher ? Pas question de teinturier. Mais quand l'idée est arrêtée tout paraît possible, vous avez remarqué ça ? Dès que vous avez conclu l'affaire avec tous vos neurones, impossible de faire marche arrière, vous répondez oui à toutes les questions qui peuvent se poser. J'avais jeté mon dévolu sur un coton assez épais, qui avait de la tenue, la couleur parfaite, du coton garanti... Un sans faute… Allez, au travail.
Les mesures, vous n’imaginez pas la galère, au quart de millimètre près, plus les coutures, il ne faut rien oublier, 1 cm de chaque côté, faut-il prendre une hauteur, dans quel sens faudra-t-il prendre l'ouvrage ? Même quand on a atteint l'âge de raison, quand on commence quelque chose pour la première fois on reste une débutante, mais j’avais de l’audace…
Autrefois, maman me disait : mais bien sûr, tu prends une hauteur, ou deux, je ne comprenais jamais rien… Aujourd’hui encore, il faut que je réfléchisse pour prendre la décision, en matière de couture je suis restée une figurante très longtemps.
J'ai débuté à la perfection, j'avais tiré un fil qui me permettait d’aller droit, tout droit.
Je ne vais pas vous révéler toutes les étapes de la confection, mais au bout du compte toutes les fenêtres furent faites en moins de temps qu'il ne faut pour le dire... Ou presque.
Mes rideaux firent leur office, un bon moment, dès le printemps, tirant ici où là, la chevillette cherra, je calmais les ardeurs du soleil
Puis vint le moment de les laver... Je vais encore attendre un peu... Et la poussière s'accumula.
De la machine à laver, j'entendais le bruit de la rivière, je me faisais un sang d'encre, car ce que je craignais, arriva... Après un tout petit tour d'essorage, le plus faible possible, le premier rideau en sorti blanc impeccable... Et tout froissé.
Mon fer à toute vapeur n'en vint jamais à bout, ma force musculaire pareillement, j’ai tenté double lavage à chaud, à froid, le rideau avait des plis pour le restant de sa vie.
Au moment de l'achat, vous vous souvenez, j'avais pourtant répondu oui à toutes les questions... Mais quand l'idée est arrêtée...
Vous l’aurez compris, je suis au pied du mur, recommencer ou repasser, donner chez le teinturier, pas question, ça va me coûter le prix des neufs… Je veux tout faire à la maison avec facilité, mais le tissu que j’ai choisi est le contraire du bon sens…
Alors ?
Le mieux, c’est que je les refasse, avec un tissu plus fin, comme un drap, ça se repasse comme un mouchoir de poche et puis c’est beau. J’en ai déjà refait un… Pour les mesures, j’ai fait vite, pour la couleur vite aussi, pour l’exécution, j’avais beaucoup appris, deux heures y ont suffit…
Je suis enchantée de ma nouvelle idée, j’ai déjà fait miroiter le soleil dans ce nouveau voile de mariée…
Le soleil peut taper à mes fenêtre, je sais comment le recevoir, tout en douceur, tout en blancheur, comme dans le Sud…