lundi 16 avril 2018

Une journée à la campagne !


Le chemin des bouleaux

Dans les chemins de campagne, j'avance à l'aveugle, les yeux grands ouverts. Les chemins nous font de l’œil, nous hésitons... Si nous allions par ici ? Et nous allons par là... À l'aventure, bien balisée quand même...

Quel bonheur, le ciel était d'un bleu de peintres vénitiens : Tiepolo, ou Cima da Conegliano... Je ne vais jamais à la campagne pour "marcher, faire des kilomètres", j'y vais à petits pas, pour mieux regarder, entendre, surtout le silence, sentir, respirer, admirer l'admirable nature. Et justement ce jour-là, j'ai entendu des chants d'oiseaux que je croyais disparus pour toujours, il y avait du nouveau dans les prairies, ils s’égosillaient, c'était extrêmement touchant, rare, voire exceptionnel. Je n'y connais pas grand chose en chants d'oiseaux, je n'en reconnais aucun, sauf la pie peut-être, mais ils me réjouissent tous. Sur mon balcon du Grand Paris, je ne vois que des pigeons muets, que je m'empresse de chasser en claquant des mains... Je vais dans les chemins de campagne le plus lentement possible, pour déguster les arbres, les fleurs, l'herbe et les ruisseaux, comme du miel... Chaque petit détail requiert mon attention, je ne néglige rien de ce qui passe devant mes yeux, j'aime bien faire des photos, bavarder avec mon amie de campagne, enlever ma veste, trop chaud, la remettre, trop froid, m'asseoir sur un tronc d'arbre, une grosse pierre, un banc, dans l'herbe je ne peux pas car j'ai mal à mon genou droit, me relever demande trop d'effort... Dommage ! Quelquefois même, à cause de mon articulation, j'ai manqué de liberté totale pour me rouler dans les prairies d'été, m'asseoir directement dans l'herbe n'est pas envisageable sans mains secourables pour la remontée... Il faut bien que jeunesse se passe, trépasse...

Nous étions descendues à Saint Rémy-lès-Chevreuse dans les Yvelines, un coup de RER et nous y étions, nos sacs étaient remplis de petits riens, pour boire chaud, manger léger avec la perspective-plaisir de la pause déjeuner, décrétée selon les bruits de nos estomacs, allez, si on se posait, j'ai faim, moi aussi ! L'endroit était toujours parfait, au soleil ou à l'ombre... On sortait les sacs en plastique, les couverts en argent, les fruits tranchés à l'avance qui barbotaient dans le jus de citron, à chaleur ambiante, la salade bien composée, le jambon, l’œuf dur, chacune avait prévu un en-cas selon ses goûts, pour le pain on verrait bien en chemin, le boulanger n'est jamais loin dans ces petits villages...

Mais nous n'en sommes pas encore à la pause, place aux paysages et aux bavardages......


Nous en étions au début : du vert et du bleu


Il y avait foule sur le bord de la route, les arbres nous accompagnaient


Et voilà la belle petite rivière qui serpente

Il suffisait de suivre le cours de l'eau, je ne me souvenais de rien, mais mon amie connaissait les chemins qui mènent au "chemin de Racine"... Voilà des années que nous n'y étions pas venues, tout me paraissait inconnu, il ne me restait rien de familier... Presque rien...


Racine, nous étions dans ses pas

En suivant le cours de l'eau, dans un petit chemin privé, pour les riverains et nous, elle avait commencé à  me parler...


La coulée bleue

Au début de son récit, tout était gris, pesant, oppressant, elle me disait : Danielle, je me sens toute noire à l'intérieur. Elle commença à faire tout défiler à l'envers : les hommes de sa vie, les enfants, les parents, le travail, les embûches d'un parcours difficile... Mais comment j'ai pu vivre tout ça, j'ai fait tant d'erreurs, tant de mal, tant de maladresses... Avec ses mots, tout était sombre dans son histoire que je connaissais assez bien. Nous poursuivions notre chemin le long de la petite rivière, je faisais quelques photos, l'oreille au aguets, nous nous exclamions devant ce printemps de l'année, la beauté du jour avec soleil, et je m’efforçais de remonter à contre-courant de tout ce qu'elle me racontait sur ses chagrins passés et présents, et aussi ses regrets profonds, ses malaises ressentis, ses culpabilités obsédantes. Je tâchais de remettre une à une les pièces de son puzzle à l'endroit, aux bons endroits, je braquais à droite quand elle allait à gauche : mais non, voyons, tu ne vois pas bien les choses de ta vie, laisse-moi te les raconter avec mes yeux, mon cœur, fais-moi confiance, j'y vois plus clair que toi... Nous riions de ma proposition si amicale, et je lui ai raconté sa vie comme elle ne la voyait pas, comment as-tu pu supporter ceci et cela, tout le monde s'y serait emmêlé les sentiments, c'était si difficile à comprendre, tu t'es tellement bien débrouillée, toujours seule pour tout décider, rappelle-toi comme tu as fait les bons choix dans ces moments-là, sans doute par nécessité, dans l'urgence, mais tu as bien fait, rappelle-toi, tu ne te souviens de rien ? Comment aurais-tu pu faire autrement ? À chaque coup dur qu'elle racontait, je trouvais une caresse qu'elle avait oubliée. J'ai mis du sable chaud sur les pierres coupantes de ses mots, j'ai dit des paroles plus douces que les siennes quand elle se faisait des reproches amers. Oui, oui tu as raison de me rafraîchir cette mémoire-là ! Elle riait, j'avais envie de t'en parler, tu penses vraiment que j'ai fait ce qu'il fallait faire, j'en doute encore aujourd'hui, plus encore aujourd'hui qu'hier, j'ai du chagrin ! 

Dans sa voix, j'entendais ses sanglots, les miens n'étaient pas loin, je continuais la reconstruction, comme un maçon inexpérimenté, nous étions toutes les deux sur ses chemins escarpés, pas de temps à perdre, les heures de nos vie avancent inexorablement... Souviens-toi, ne pense pas comme ça, contre toi-même, tu te déchires, inverse tes pôles, mets le cap sur le sud, laisse le nord, le froid, le sombre derrière, souffle sur la bonne boussole...Tu penses vraiment que j'ai bien fait ? Si j'avais su ce que je sais aujourd'hui... Mais mon amie, ma sœur, bien sûr, quand la mémoire nous revient nous avons déjà fait un bon bout de chemin, pourtant il ne faut pas désespérer, tu as fait ce que tu devais faire, n'aies pas peur, c'était bien, je t'assure, les coups tordus, nous en faisons tous, c'est obligé. Sans doute personne n'aurait mieux fait que toi. Bien sûr, il aurait fallu savoir alors ce que nous savons aujourd'hui... Nous  riions... 

Sa vie l'avait mise en pièces, elle avait résisté vaillamment... Tout en suivant la rivière avec précaution, le sentier était étroit, j'avais sorti les bouées de sauvetage pour elle et pour moi, nous pataugions dans les eaux à vif de nos parcours personnels. Comme dit souvent mon fils aîné : "dans les histoires des autres, nous sommes champions du monde" (cela ne vous rappelle-t-il pas un sauvetage amical, alors que vous étiez vous même au milieu du guet ?) Dans notre vie, quand nous saignons de nos blessures, nous tournons en rond comme un poisson dans son bocal, sans changer l'eau pendant des jours, nous buvons le bouillon ! J'ai pu, comme un marin d'eau douce, avec un certain succès, la déposer sur sa rive plus tranquille, moins abattue, presque prête à se pardonner les fautes qu'elle pensait avoir commises... Remettons nos pendules à l'heure, mon amie, ma sœur, pressons-nous, le temps s'agite dans nos cœurs et dans nos corps... Méfions-nous de nos pensées, elles nous accusent plus souvent qu'à notre tour, ne les laissons pas faire, ne les écoutons même pas, elles mentent... Gardons de la douceur, de l'espérance, de la confiance pour vivre doucement les dernières boucles de nos vies... Ne pleurons pas. Marchons, mon amie, écoutons les oiseaux...


Tout le long de l'eau, nous avons parlé


Tout le long de l'eau, nous avons parlé


Tout le long de l'eau, nous avons parlé

Alors seulement, quand presque tout fut dit,  un peu consolées, rapprochées, nous avons fait la pause... Le soleil était au plus haut, nous avions trouvé un superbe banc de pierre, à chaque passant nous donnions du : bonjour, bon appétit ou bonne après-midi, bon printemps, selon les circonstances...

Elle avait dévissé la bouteille thermos, le café clair fut pris avec délice. Ensuite, nous avons visité la petite église de Saint-Martin de Chevreuse, construite et consolidée, changée, rafistolée du XIIe au XXIe siècle, elle en a vu de toutes les couleurs, mais au final, quand on en franchit le porche, on croirait qu'elle avait été terminée  au temps du jugement dernier,  rien n'avait bougé depuis, tellement les restaurations étaient parfaites...


L'église Saint-Martin, un joli pic dans le paysage


Un bel ensemble remanié de tous côtés



Trois petits tours, et nous partons à l'assaut des hauteurs, des creux et des bosses... Il faisait tellement beau le jour de notre promenade que nous ne pouvions croire que le terrain boueux nous ferait rebrousser chemin...

Pourtant, il a bien fallu, la pluie des jours derniers avait si bien détrempé le sol que nous marchions allègrement dans la gadoue, le nez sur nos chaussures crottées...


Les grands stères de bois

Nous ne sommes pas allées jusqu'à l'abbaye de Port-Royal des champs (il ne reste aujourd’hui presque rien de ce monastère fondé en 1204, témoin de l’histoire de l’abbaye de Port-Royal et du jansénisme). Nous y reviendrons par beau temps,  bien sec depuis plusieurs jours... Avec plaisir !

En revenant nous avons vu des arbres jumeaux...



Les frères jumeaux

Je ne sais pas pourquoi, mon amie prit un chemin de retour plus long que ce qu'elle prévoyait, elle pensait à mon genou et me disait : Danielle, j'ai fait une bêtise, la gare du RER est encore loin, tu vas tenir ? Bien sûr, pas de problème, avançons, mais au carrefour de deux petites routes, une voiture s'arrêta près de nous et nous offrit ses services : je vous emmène si vous voulez, la gare n'est pas loin mais à pied, vous en avez pour un moment ! Notre ange gardien nous déposa au pied de la gare... Nous avions au moins 15 km dans les jambes, un bon thé, un sachet de paracétamol chacune (un pour le mal de tête de mon amie, et un pour mon genou) pris dans un bistrot accueillant nous remis sur nos quatre pattes...

J'ai gardé longtemps le souvenir de cette promenade et des mots que nous avions eus pour nous bercer... Nous consoler...

À la prochaine les amis, prenez soin de vous, la vie passe comme l'éclair !

vendredi 13 avril 2018

Mohamed Bourouissa, deuxième merveille au Musée d'Art Moderne de Paris


Costume de cheval, imaginé par un artiste local 

Ma vraie découverte, c'est lui ! Jeune plasticien franco-algérien de 40 ans, déjà remarqué au Musée d'Art Moderne en 2010, il est l'un des artistes majeurs de sa génération...

Horse Day !

Voilà l'histoire de cette journée du cheval, organisée aux Etats-Unis dans un quartier du nord-ouest de la ville de Philadelphie, par des écuries associatives fréquentées par des cavaliers afro-américains. À cette occasion, Mohamed Bourouissa s'empara de l'histoire du lieu, de l'imagerie du cowboy, de la conquête des espaces, pour réaliser un western contemporain dans la ville. Un film de Martha Camarillo projeté sur deux grands écrans relate les préparatifs et la Journée du cheval orchestrée par Mohamed Bourouissa, le public de l’exposition peut s'asseoir confortablement sur des sièges rembourrés pour le regarder tout à son aise, en boucle.

L'exposition est conçue autour de cette journée : dessins préparatoires pris sur le vif, aquarelles, story-boards du film, costumes de parade des chevaux, impression de photos sur carcasses de voitures traitées comme des sculptures, projections de vidéos sur capots de voiture...

Horse day a créé, le jour du concours (sans prix), une synergie entre les cavaliers, les habitants, les artistes du quartier et des environs. Il y eut également : goûters, et plein d’événements festifs...

Un visuel magnifique a servi de communication pour l’événement daté, du 13 juillet 2014.


L'affiche de l’événement, un fier cavalier avec son cheval habillé somptueusement par un artiste local


Costume de cheval imaginé par un artiste local


Avez-vous déjà été surpris par les présentation d'expositions ? À travers les mots enrubannés, compliqués, tarabiscotés, vous ne retrouviez plus ce que que vous étiez allés voir... Les explications passaient par des filtres, tellement raffinés, tamisés, que les œuvres ne vous disaient plus rien !

Pour le Jour du cheval, rien de tout ça, vous nagiez tout de suite comme un poisson dans l'eau dans la fête populaire... Vous pouviez vous représenter la fête de quartier le plus simplement du monde, il faisait beau, les cavaliers étaient fiers sur leur monture, il y avait de la joie sur tous les visages, le film réalisé par Martha Camarillo nous faisait rentrer dans la danse en nous montrant les préparatifs de la journée. Le club équestre associatif avait été fondé dans les années 1900 par des cavaliers afro-américains, il était aussi le refuge d'animaux sauvés de l'abattoir.

Mohamed Bourouissa choisit cet endroit pour réunir des artistes et cavaliers locaux, créer un événement, provoquer des occasions de partages et de rencontres...

C'est exactement ce que je ressentais en visitant l'expo ! De la joie !

Puis, dans une très grande salle, derrière les écrans de cinéma, la découverte des sculptures (récentes) sur carcasses de voitures, créées par Mohamed Bourouissa, alors-là, j'ai dégainé mon appareil photo...


The Ride - Mohamed Bourrouissa - (1978) - tirages argentiques noir et blanc et couleurs sur plaques de métal carrosserie, peinture, aérosol et vernis - 2017 -




Suite de sculptures de Mohamed Bourouissa - 2017 -


Détail 


Détail


Suite de sculptures de Mohamed Bourouissa - 2017 -


Détail - Mohamed Bourouissa - 2017 -

Une très grande poésie se dégageait de toutes les sculptures. Les portraits, les paysages, les coins de la ville imprimés dans le métal de couleur, formaient un ensemble délicat et merveilleux. L'hommage et l'inspiration qu'avait suscité le" Horse day" sur le travail de Mohames Bourouissa, étaient à couper le souffle. Les sculptures de très grande taille prenaient tous les murs, mes photos ne communiquent sûrement pas l'enthousiasme du moment, en découvrant les oeuvres... Je sortais la semaine précédente de l'exposition superbe de César, et je me disais qu'il y avait une ressemblance : matière, bien sûr, mais une création nouvelle était née...

L'hommage aux habitants du quartier de Philadelphie, et leurs lieux familiers, était réuni dans un travail d'une très très grande sensibilité, d'une originalité certaine. Mohamed Bourouissa avait imaginé un grand album photo sur carcasses de voitures, où tous les genres pouvaient s’enchevêtrer, enjolivant à chaque fois la sculpture, la précisant, lui donnant du caractère émotionnel...


Détail précieux


Mohamed Bourouissa (1978)


Détail


Essai de vue d'ensemble, bien en dessous de ce que je voudrais montrer...


Photo de Mohamed Bourouissa

Et puis je suis revenue devant les écrans et je n'ai pas bougé jusqu'à la fin... Éblouie par une petite vidéo projetée sur capot de voiture, voyez comme c'est beau !




Mohamed Bourouissa - (1978) - 4'14'' - Scènes de la vie ordinaire...

Captée par hasard, cette scène de la vie ordinaire, projetée sur un capot de voiture établit immédiatement un lien  entre deux symboles forts : la voiture et le cheval... De plus, bien sûr, l'oeuvre a une grande valeur esthétique, elle m'a aussitôt touchée...

En quittant le Musée d'Art Moderne, j'ai été surprise d'y trouver deux œuvres de Christian Boltanski. Pourquoi surprise, Danielle ? Parce que j’ignorais qu'elles se trouvaient dans les collections permanentes du musée, au sous-sol, je suis donc descendue à la cave et voilà ce que j'y ai trouvé : un grand moment d'émotion,  comme d'habitude avec cet artiste... La jeune conservatrice avec laquelle je fis un peu de causette m'a dit : j'adore cet artiste, il m'émeut plus que tout, j'aime l'idée de traces, de souvenirs, de présence  humaine qu'il imprègne partout dans ses œuvres, et là, c'est très fort ! Comme je la comprenais...



L'entrée des salles d'exposition des installations de C. Boltanski


Les abonnés du téléphone (2000) - Christian Boltanski - (1942) 


Comment nommer tous les habitants de la terre ? C. Boltanski, avec cette installation, a eu l'idée de réunir 2500 annuaires sur des étagères. Ainsi, la présence de 20 millions de personnes est réduite à un nom. La jeune femme m'a dit qu'il manquait les annuaires de la Pologne ?... Je n'ai pas pu vérifier cette information sur internet. Si vous savez quelque chose qui pourrait élucider ce mystère, revenez nous le dire ici... Merci !

Plus loin, une autre pièce très émouvante aussi, composée d'étagères, et de milliers de vêtements d'enfants :




Réserve du musée des enfants (1989) - Christian Boltanski (1942)

Cette oeuvre reprend également l'idée de "petite mémoire" comme la nomme l'artiste : "Le petit savoir que l'on a sur les gens, sur les choses". Quoi de plus émouvant que l'alignement de tous ces vêtements ayant été portés par des corps d'enfants, absents, disparus, anéantis, assassinés ? Des  traces...

Chers amis qui passez sur mes lignes, la prochaine fois, je vous emmène à la campagne...

mardi 10 avril 2018

Deux merveilles au Musée d'Art Moderne de Paris... Merveille n°1



Deux merveilleux artistes !


Comment ne pas être émerveillée par l'art, quand il vous touche, vous fait vibrer, vous donne à voir autrement, vous inonde de bonheur !

J'avais décidé d'aller revoir Jean Fautrier, un peintre que j'aime depuis longtemps, à l'occasion de la troisième rétrospective organisée par le Musée d'Art Moderne de la ville de Paris en 50 ans. L'exposition est composée de l'importante donation qu'avait fait l'artiste juste avant sa mort, augmentée des œuvres exposées au Kunstmuseum deWinterthur (Suisse). L'enthousiasme m'a portée, son oeuvre est si belle, si forte, si émouvante, tout est beau chez lui ! Dès le début de la rétrospective, je m'exclamais (intérieurement) devant chaque tableau : à 20 ans il faisait déjà ça, comme c'est fort, puissant ! Des paysages, des natures mortes, vraiment mortes, dans l'ombre,  des personnages sans sourire,  habillés de sombre, cette photo de famille si grimaçante, immobile, quelle découverte, quelle présence... Voilà, c'est ça que je ressentais, une énorme présence, j'avais envie de dévisager chaque sujet, tant étaient intéressants, mystérieux, durs et surprenants à la fois, les visages fermés, les bouches closes des vieilles femmes, qui en disaient long sur la dureté de la vie, la fin peut-être ? Impassibles dans le bleu !


Trois vieilles femmes - (vers 1923) - J. Fautrier (1898-1964)


La promenade du dimanche au Tyrol - (Vers 1921) - J. Fautrier (1898-1964) (emprunté sur internet)

On peut même imaginer que, sans la donation au Musée d'Art Moderne de J. Fautrier peu avant sa mort, l'artiste resterait encore inconnu du grand public. Les "spécialistes" de l'art l'ont inventorié comme : inventeur de l'art informel, c'est fou ce qu'on peut trouver de mots pour qualifier une oeuvre, mots sans doute nécessaires pour mieux la classer, répertorier, lui donner du sens, mais la singularité de J. Fautrier ne s'efface pas facilement, et c'est tant mieux... L'autre joie suprême de l'exposition était le nombre très réduit du public devant les toiles, je les avais ainsi pour moi seule !

Quand je me suis trouvée, au début de l'exposition, devant quelques œuvres de jeunesse, j'ai été saisie, impressionnée, perdue : la Promenade du dimanche, notamment (huile sur toile, ne représentant que des femmes et des enfants). Quand on regarde les costumes, les beaux habits du dimanche, impeccables, les tabliers de satins miroitant sous nos yeux : c'est du grand art, époustouflant ! La beauté des moirés me fait penser à la virtuosité d'Ingres pour peindre les sublimes costumes satinés et soyeux des grandes bourgeoises de son époque. Avec le jeune Jean Fautrier (23 ans), les visages très bruts rendent compte de la vie à la campagne, de l’action du vent, des grands espaces, de la vie au plein air qui leur a mis du rouge aux joues. Les générations représentées sont expressives et bien trop sérieuses, mais la pose, c'est la pose, personne ne bronche, le portrait de famille va mettre du temps pour se montrer plus joyeux, plus naturel, plus complice, fantaisiste même, les gens vont finir par être heureux d'être là. Aujourd'hui, nous cherchons la spontanéité, les sourires, coucou, le petit oiseau va sortir, mais ici, et encore là, la photo de famille ne plaisante pas...

Il y a du tragique dans cette promenade du dimanche, la lumière exceptionnelle de Fautrier n'a pas cherché à enjoliver, il voulait sans doute se rapprocher d'une certaine réalité... Souvenons-nous de cette superbe photo qui m'avait tant impressionnée par sa composition et le sérieux des personnages, à la Maison Rouge, lors de l'exposition de la collection privée de Marin Karmitz  :


Photographie, magnifique portrait de famille (sérieux), dont je n'ai même pas noté le nom de l'auteur


Intergénérationnelle, sérieuse, la photo de famille ne se prêtait pas encore à l'amusement !

J'ai en tête la photo de mariage de mon fils aîné, il y a deux ans, au soleil de mai, sur les marches de la mairie, dans un ordre très dispersé, tout le monde (80 personnes environ) a le sourire, seule une jeune invitée, à l’extrême gauche de la photo, regarde son portable ! La corvée est devenu un plaisir d'être là...

Je peux vous assurer que devant "La promenade du dimanche au Tyrol", il se passe tout de suite quelque chose d'intense... La manière du jeune Fautrier m'avait accrochée, ferrée... Continuons...


Le glacier - (vers 1926 - 46 x 55cm) - Jean Fautrier (1898-1964)


Les fleurs noires ou les chardons noirs - (vers 1926 - 92X73cm) - J. Fautrier (1898-1964)


Nature morte - (1925- 65 x 81cm) - J. Fautrier (1898-1964)


Nature morte aux poires - (Vers 1927 - 60 x 73cm) - J. Fautrier (1898-1964)


Cette période est appelée "période noire". Chardin était dès cette époque une grande source d'inspiration pour Fautrier. Avec ses tableaux, il rencontre ses premiers succès commerciaux, et deux grands marchands d'art (Léopold Zborowski et Paul Guillaume) s'intéressent à ses travaux... Fautrier est un peintre de "l'entre-deux-guerres", ses contemporains sont : Jean Arp, Marcel Duchamp, Max Ernst, Francis Picabia, Kandinsky, Pablo Picasso, Georges Braque...

Jean Fautrier fait cavalier seul... Avec talent !


Nature morte aux poisson (vers 1929 - 81 x 100cm) - Jean Fautrier - (1898-1964)

Quelle beauté, ses natures mortes, je comprends vraiment son admiration pour Chardin, mais je reparlerai de Chardin prochainement, j'adore ce peintre, quand je vais au Louvre, c'est souvent pour lui seul, mon chouchou !

Fautrier saisit avec art les matières, le velouté des poires, le mystère des fleurs dans le noir. Le panier, les oignons, les bouteilles sont posés là seulement pour le plaisir des yeux, ils pèsent leur poids de couleurs, d'ombre et de lumière, la pâte est épaisse, donnant aux formes représentées de la présence, du volume, et du moelleux. L'environnement sombre fait ressortir la douceur des fruits, la fraîcheur des poissons. Les objets si quotidiens, sans histoire, se révèlent sous nos yeux dans leur extrême simplicité, comme chez Chardin, en effet.

Fautrier est aussi un grand illustrateur. En 1928, il se prépare à collaborer avec les éditions Gallimard (sur une proposition d'André Malraux), pour une série lithographique de l'Enfer de Dante... Gallimard finira par annuler l'édition, jugeant les illustrations trop abstraites..

À partir de 1929, il ne gagne plus sa vie avec sa peinture (krach du marché de l'art, crise économique), il doit se recycler et devient hôtelier et moniteur de ski dans les Alpes savoyardes. Il revient à la peinture à la fin des années 30.

En 1942, il reçoit une commande pour réaliser des illustrations pour deux ouvrages de poésie, de Robert Ganzo et Georges Bataille.

J'ai regardé une courte vidéo, un entretien où J Fautrier ne dit pas plus de choses sur sa peinture que ce que vous y voyez : la beauté et l'émotion. Apercevez les formes d'objets usuels qu'il laisse entrevoir dans ses couleurs épaisses et pourtant translucides et si délicates, ses paysages si sensibles, si nuancés, à vous de les voir... J'avais envie de tout photographier, j'allais d'une toile à l'autre, comme une touriste japonaise qui ne veut rien rater, rien laisser, tout me plaisait, je voulais tout emporter... Absurde !


Paysage (1940 - 22,5 x 25 cm) - Jean Fautrier - (1898-1964)


Paysage (1940 - 32,5 x 45 cm) - Jean Fautrier (1898-1964)


Paysage  (arbres - 1941 - 59,5 x 92 cm) ) - Jean Fautrier (1898-1964)


Le quartier d'orange (1943 - 27 x 35 cm) Jean Fautrier (1898-1964)


Et puis, vers la fin de sa vie, le dessin abstrait apparaît, et se caractérise par une simple évocation du sujet, et une présence d'une grand précision, il veut tout peindre...


Son petit cœur (nu) - (1963 - 115 x 150cm) Jean Fautrier (1898-1964)


Sans titre 


 Sans titre (1963 - 49,60 x 64,50) Jean Fautrier - (1898-1964)

J'ai perdu l'urgence des titres, je n'avais plus envie de savoir, il me restais à regarder de tous mes yeux, ça me suffisait, je ramassais une à une les couleurs, les assemblages, les impressions... Sans me soucier des noms, des dates, des lieux, des dimensions... J'avais mis par dessus tout l'admiration !


Jean Fautrier (1898-1964)


Jean Fautrier (1898-1964)


Jean Fautrier - (1898-1964)

C'est ainsi que j'ai fini le parcours, seulement avec les yeux... Inutile d'en dire plus, l'oeuvre était là, elle parlait d'elle-même... Moi, elle m'a saisie, j'ai refait toutes les salles, je suis revenue aux périodes noires avec le même appétit, la même curiosité, le même emballement !! À vous de voir...

Cher amis, prochainement la deuxième merveille du Musée d'Art Moderne, une surprise intense !!! À très vite...