vendredi 8 avril 2011

Des Dieux et des hommes... Suite.

Le Vagabond de A Silvan (Israël)



Un premier film (Quinzaine des réalisateurs 2010 à Cannes) dense, sombre, presque sans dialogues, des plans magnifiques dont chacun est indispensable (aussi) pour comprendre...

Pas simple ! Isaac, fils unique, vit durement auprès de ses parents, juifs orthodoxes. Il souffre dans son corps, dans sa tête, des mystères planent au dessus de la tête de son père, pourquoi est-il fils unique ? Pourquoi a-t-il des chances (?) d'être stérile ? Pourquoi son corps d'adolescent réclame-t-il autre chose que les frustrations sexuelles ?... L'austérité est partout, la vie de tous les jours, l'alimentation (en période de jeûne) minimaliste, quelques douzaines d'oeufs dans le réfrigérateur pour tous les repas... L'adolescent n'a pas de quoi rire, pas de plaisir, aucune distraction... Dieu n'est pas facile à aimer à ce prix.

Nous suivons Isaac dans sa quête, dans ses errances, dans ses doutes, dans ses mauvaises actions, nous n'en saurons jamais plus que lui, aucune réponse ni pour lui ni pour nous, jusqu’à la fin du film...

Je ne suis pas sûre d'avoir bien compris le crime de la fin : viol ou crime
de sang ? J'attends de vos nouvelles pour le savoir...

Le premier et le dernier plan du film sont les mêmes, seul le costume du héros est différent... Il a traversé tant de doutes... Pas de réponse à ses questions...

Le milieux orthodoxe juif a déjà fait l'objet de films magnifiques, sans tabous : Kadosh d'Amos Gitai, Tu n'aimeras point de Haim Tabackman, La petite Jérusalem de Karin Albou... et bien d'autres, je ne les ai pas tous vus, mais j'en avais le projet...

Je me souviens particulièrement de Kadosh, qui m'avait totalement éblouie par sa beauté et son humanité, sa violence aussi.

Pour le Vagabond, j'ai vu seulement un spectateur partir avant la fin... Je vous le recommande, si vous ne connaissez rien à cet univers, rude, névrotique, et terriblement angoissant, un beau film qui réfléchit avec vous.

samedi 2 avril 2011

Venise, me revoilà !


J’espère que tout ce passe bien chez toi ? J’ai appris qu’il y avait de grands changements dans tes rues, sur tes places, dans tes boutiques…

Paraît qu’ils vendent ta poste ? Veulent supprimer ton beau marché de Rialto ? La grande librairie près de Saint Marc a été vendue aussi ? Est-il vrai que tes petits commerces de proximité ont été remplacés par des masques et des perles de Chine ? Les panneaux de « réclames » énormes, place Saint Marc sont toujours là ? Ta voisine loue-t-elle maintenant son appartement aux touristes ? On dit que François Pinault va fermer son lieu d’exposition à la Dogana, pas assez de monde, déficit ? Macdonald a-t-il ouvert de nouveaux restos ? Le pont des soupirs est-il toujours emballé à la Christo, dans des bâches publicitaires multicolores ? Il y a du neuf chez toi, demain on rase gratis…


J’ai vraiment du mal à croire tout ça, j’ai hâte de venir vérifier sur place tout ce que tu me racontes.

As-tu bien vérifié toutes ces nouvelles ? Je suis sûre qu’il s’agit de rumeurs n’ayant rien à voir avec la réalité, celle que je connais depuis presque toujours…

Rassure-moi, tu fais toujours 22 millions de touristes cette année ?

Mais dis-moi, il y a bien la biennale d’art contemporain cette année, j’aime tellement m’y promener ? Moi je trouve que l’art contemporain te va très bien au teint.

Pour le vaporetto, ça roule toujours ? Ils ont augmenté les tarifs ? Mon frère m’a dit qu’il y avait toujours de la place pour s’asseoir, que ça ne se bousculait pas, bien sûr c’était au printemps, moi qui y vais toujours en juillet, j’ai jamais vécu ça, il faudrait que je change de mois…

Tu vois, je prépare mon voyage dans l’enthousiasme, je ne sais pas du tout quels livres je vais emporter, il y a tellement de nouveautés chaque année, pour renouveler le stock d’histoires secrètes, de lieux insolites, inconnus… Entre nous, devenus secrets de polichinelle…


J’emporte mon appareil photo, un plus petit que celui que j’avais l’an passé, avec un zoom extraordinaire tout à fait bien pour moi, car tu sais bien que depuis le temps que je viens chez toi, j’ai besoin d’aller dans les coins, je rêve de faire une photo que personne n’aurait faite… Pas possible ? Je vais essayer quand même, me laisser aller, tout simplement, je vais ouvrir l’œil…

Encore un mot, il fera beau ? Pas trop chaud ? Je mets mes robes légères et mon chapeau de paille… Ah ! Je n’oublie pas mes éventails. Je ne me suis pas encore décidée pour le sac que je vais emporter : à mettre à l’épaule, sur le dos, au bras, en toile, en cuir, en paille, en plastique ?

Tiens, pendant mon séjour, j’ai bien envie de te faire quelques infidélités, aller revoir Padoue, Vicence, Trévise, il y a beaucoup de changements ? J’adore ces villes, leurs églises somptueuses, leur patrimoine historique extraordinaire… La beauté est à tous les coins de rues, ça sent aussi la vanille, le café, et un peu les pots d’échappement…

Si j’ai le temps, j’irais bien faire un tour dans les montagnes, les Dolomites sont tellement belles en cette saison d’été… Je vais bien peiner un peu pour gravir ses versants, je ne prendrai que ses pentes douces… Le silence, les torrents, l’herbe verte, les hauts sommets, les fleurs, avec un peu de chance quelques vaches, c’est tentant…

Ah ! J’allais oublier, ton glacier si bon, sur le Campo Barnaba est-il toujours ouvert ? Pendant que j’y pense, tu as entendu parler de la Mostra del cinema au Lido, menacée, paraît qu’il y a des restrictions budgétaires drastiques, tu sais quelque chose là-dessus ?

Bon, cette année je me refais tous les musés, je prends mon pass Chorus, je retourne à Torcello, j’irais en fin de soirée pour éviter le monde. Tu sais, comme d’habitude, pour visiter ta Basilique j’assiste à la messe, je suis assise confortablement pendant une bonne heure et je peux distinguer la polychromie des marbres le scintillement des mosaïques, la beauté des sculptures, je suis sûre que personne ne m’en voudra d’admirer au lieu de prier…

Et puis tu sais, quand il fera trop chaud, je prendrais le large vers les îles, où le vent brise la chaleur, les arbres me consoleront de la ville agitée et mercantile…

J’ai hâte de venir te voir, j’ai préparé des itinéraires, je sens déjà l’odeur des matins près du pâtissier et du petit noir de comptoir, j’espère qu’il aura beaucoup de fleurs aux fenêtres qui feront comme des cascades de couleurs… Beaucoup de couleurs, j’en ai tellement besoin.

Mais dis-moi Venise, comment fais-tu, pour rester si jeune ? Bien sûr


quelques petites rides par-ci par-là, mais tu plais à tout le monde, tous te font la cour, les jeunes, les vieux, les filles et les garçons, ils sont de plus en plus nombreux, je suis jalouse, je voudrais bien t’avoir pour moi toute seule, chaque année je me demande si je vais venir t’embrasser, à force de voir tes passionnés qui sortent de partout, ça me fait peur…

Venise, à bientôt, prend bien soin de toi, fais attention aux nuages radioactifs, tu as tellement d’amoureux, il ne faut pas les décevoir…

J'arrive par le train de nuit, le 221 tu sais bien...

Viendras-tu me chercher à la gare ?

dimanche 27 mars 2011

Marianne !

Le thé

Il est tout à fait temps de vous parler de Marianne, je ne peux pas l'appeler Josette, Laure ou Odette, non, c'est Marianne, son vrai prénom, impossible d' inventer une Mireille qui ne serait pas ma Marianne...Une belle femme de plus de quatre-vingts ans, cheveux blancs comme un nuage, les yeux vifs, une répartie spontanée, des idées à revendre, un regard neuf sur le monde, et si vous passez par là vers 17h vous aurez droit à un verre de thé, vous apportez les petits gâteaux, c'est le cake aux fruits qu'elle préfère, et la fête sera complète...

Le cognassier

J'avais aperçu Marianne un après-midi, au beau milieu de sa prairie, dans son verger, uniquement planté de pommiers d'essences différentes, et d'un énorme cognassier.

Elle était là, à côté de son arbre préféré, celui qui donne les Reines des Reinettes, debout, bien plantée sur sa canne, mais pour la génuflexion, impossible... Elle avait un panier d'osier au bras, et prétendait ramasser les pommes mûres, tombées à terre...

J'avais fait le tour de sa belle maison berrichonne pour admirer sa pièce de terre, verte comme un tapis artificiel, les pommiers luisaient de toutes leurs pommes, c'était beau comme une photo d'art.

Le verger

Pour la cueillette elle portait un pantalon confortable, orange, qui tranchait sur l'herbe acidulée, elle regardait les pommes et se demandait comment elle allait faire pour les atteindre...

Je me suis précipitée : Bonjour madame, voulez-vous que je vous aide à les ramasser ? Volontiers, je n'y arriverai jamais, tenez, passez par derrière, le portail est ouvert, je vous laisse faire, à tout de suite...

Voilà comment nous nous sommes connues, dans son verger magnifique, elle en orange et canne, et moi avec appareil photo et sac à dos.

Les pommes

Le même éblouissement m'a saisi quand je suis entrée dans sa maison, basse et douce, une grande terrasse m'attendait, des fauteuils bien disposés autour d'une belle table de jardin donnant sur le vert horizon de ses terres, un grand moment de beauté... J'avais hâte d'entrer en contact avec la dame, parler, faire des photos, et même cueillir des pommes... Mes préférées.

Nous avons fait connaissance, pendant deux heures nous sommes restées sous le soleil tamisé par la grande toile du parasol... Comme un éclair, les deux heures sont passées, nous nous étions trouvées, comme on dit... Vers le soir j'ai pris le panier pour ramasser les pommes, j'ai marché dans le vert, jusqu'aux arbres du Paradis... Marianne, je mets les pommes près des courgettes, pour la compote vous devriez en avoir assez...

Revenez me voir Danielle, revenez chercher des pommes, nous prendrons le thé.

Elle m'a accompagnée jusqu'à la petite barrière de bois, plusieurs fois je me suis retournée, un grand signe de la main, et j'étais loin.

Tous les amis qui sont venus me voir dans ma campagne, je les ai conduit chez Marianne, la conversation s'est élargie, nous avons parlé, nous avons ri, nous avons bu du thé...

La fenêtre

Le mois a passé, avec des visites thé petits gâteaux... Le matin, tard, je lui faisais un petit coucou de loin, quand je la voyais à sa fenêtre, émergée d'une nuit avec sommeil agité et difficile à trouver...

Deux années de location tout près de chez elle se sont succédées, enrichissant notre relation. De retour dans ma banlieue, je prenais régulièrement de ses nouvelles...

J'ai changé de location, mais je suis restée dans son département, j'ai fait le voyage pour l'embrasser, plusieurs années encore, j'ai toujours trouvé Marianne assise devant sa prairie, les yeux noyés dans le vert avec douceur... Malgré les douleurs, les maux des hanches, des genoux, des mains... Son esprit, sa vivacité sont toujours au rendez-vous : racontez-moi Danielle, ce qu'il y a de neuf, que lisez vous, qu'avez vous vu... Et vous Marianne, parlez-moi aussi de ce que vous lisez, ce que vous pensez, comment va votre vie ?

Nos questions et nos réponses alimentent toujours nos entretiens, elle oublie un moment le mal, les tourments, les inconvénients des années...

Je me souviens du jour de notre première rencontre, nous avions parlé avec cette sincérité, cette confiance absolue qui arrive d'on ne sait où, dès les premières paroles... La personne vue pour la première fois, qui vous accueille avec une écoute bienveillante, un sourire presque complice, le reste est facile à dire, à faire, la vie passe entre les mots, de l'une à l'autre... Au bout de nos deux premières heures de bavardage, elle se demandait, comme pour résumer le grand cours de sa vie... Ai-je été une femme docile ? Je ne le crois pas Danielle, je ne le crois pas... Avec mes enfants ai-je été une bonne mère ? Je ne sais pas Danielle, je ne sais pas... J'ai bien aimé ma vie... Nous avons toujours continué à nous raconter les choses essentielles... Et s'il fallait tout recommencer dès le début ? Marianne répondait avec prudence aux questions du début des choses... Bien des interrogations restaient encore sans réponse, il faut être patient dans la vie... Marianne, il y a beaucoup de questions auxquelles on ne répond jamais ? Oui, beaucoup Danielle, je ne sais même pas si j'ai beaucoup appris...

Comment va le monde Marianne ? Il tourne... Bientôt sans moi... Je souriais quand elle me disait ça, mais voyons Marianne, lisez plutôt ce livre, il va vous passionner, et voilà que nous ne nous sommes pas vues ni parlé depuis la catastrophe nucléaire de Fukushima... Marianne, qu'en pensez-vous ? Je vous appelle très bientôt...

Prenez soin de vous, ça compte double pour moi.

A-t-elle pris soin d'elle ? Je suis trop loin pour tout vérifier par le menu, je peux seulement entendre sa voix : voir ses yeux qui brillent, ça sera pour plus tard, dans les vacances, il faut que je lui fasse confiance pour tout le reste... Elle m'avait dit, un jour d'automne où elle allait moins bien, je ne sais pas si j'ai vraiment envie de vivre comme ça...

Marianne, attendez-moi ! Je viens bientôt vous voir... Partager...

La petite barrière

vendredi 25 mars 2011

Fukushima...15 jours après... Hommage...

Des membres des forces d'autodéfense japonaises exposés aux radiations arrivent dans un hôpital de Fukushima pour subir une décontamination... Le 25 mars 2011 (photo prise sur le journal Le Monde)

Image totalement émouvante...

Et inquiétante, car la centrale demeure dans un état précaire, toujours en phase d'urgence, non stabilisée... La situation reste catastrophique (Information confirmée aujourd'hui à 10h30 par l'Autorité de Sûreté Nucléaire Français)

Ce qui leur arrive arrive au monde entier...

mardi 22 mars 2011

Parler pour ne rien dire ?



Ça aussi c'est bien, sortir les mots de la bouche, les faire rentrer dans les oreilles de l'autre, construire une passerelle en alphabet... Pour se dire quoi ?

Sur ce pont suspendu, qui va d'une oreille à une autre, on entend la rivière qui coule en dessous, c'est toujours rafraîchissant, pas besoin d'explication, ni même de compréhension, on est ensemble, voilà ce qu'on veut dire ? De toute façon, les premiers mots ne comptent presque pas, il faut du temps pour dire les choses.

Un de vos parents vous a sûrement dit un jour : tu parles pour ne rien dire. Quand on est enfant, on parle sans compter, forcément, on a plein de choses à dire, mais on ne sait pas comment il faut les dire, dans quel ordre, avec quels mots, on se fait tout le temps reprendre... Donner, reprendre, c'est voler...

En fait, moi je connais plein de gens qui font ça tout le temps, parler pour ne rien dire, c'est difficile de trouver les bons mots pour dire sa pensée. Les plus malins s'en servent pourtant bien pour brouiller les pensées des autres.

Je ne comprends rien de ce qu'il veut me dire, je vois à peu près mais c'est pas clair, souvent j'ai dû remettre les mots à plat pour en trouver le sens, le bon sens ? Ça, je n'en suis pas tout à faire sûre.

Je trouve par exemple que les poètes parlent souvent pour ne rien me dire, aïe, je vais me faire mal voir, le langage poétique, c'est beau comme de la soie, du vent, de l'eau avec des poissons d'argent, mais le sens m'échappe, me glisse entre les doigts... Par exemple : "C'est un brin de verdure où chante une rivière, accrochant follement aux herbes des haillons d'argent... Ici tout est dans un ordre parfait, je suis au bord de la rivière, j'ai les larmes aux yeux... Et là : "J'allais sous ton ciel, muse, et j'étais ton féal..." J'entends que c'est beau, mais je ne vois rien, c'est comme de la musique et dans la musique, il n'y a pas d'image, ça doit être ça, la poésie c'est souvent de la musique de mots pour moi...

Je me suis rattrapée ?



Je fais quelques petites exceptions dans mon histoire, Shakespeare, Molière, je ne m'en lasse jamais, j'entends de la musique et je comprends les mots, ça me transporte, ça m'émeut, c'est grand, c'est fort, ça volcanise, ça éruptionne, ça frissonne... Vous voyez ce que je veux dire ou je parle pour ne rien vous dire ?

Parler pour ne rien dire, souvent ce n'est pas vrai du tout, car on est si peu prêt à écouter vraiment, à comprendre ?

Parler pour ne rien dire, c'est souvent une ruse pour passer au travers, pour fuir le coeur de la question, faire un petit tour et puis partir, une parade en somme, pour déjouer les sens.

L'essentiel, c'est de s'exprimer, finalement, parler et ne rien dire, c'est ne pas se priver de paroles...

On parle souvent à tort et à travers comme un jet d'eau qui sort du robinet, parce que la vie c'est compliqué, quelque fois il y trop de mots, quelques fois pas assez....

Bon, j'arrête là, vous allez vous dire, mais qu'est-ce qui lui prend, elle décortique, elle parle vraiment pour ne rien dire... Ça doit être le printemps qui lui tape sur la tête, il va lui sortir des tulipes, des jacinthes, des crocus par les oreilles, et elle va nous raconter que les mots ont des couleurs, c'est déjà fait, Arthur Rimbaud est passé par là... Salut les poètes !


lundi 21 mars 2011

Ecrire sur rien ?

Jean-Michel Alberola (1995)

Moi qui rêvais d'écrire sur rien, juste avec des mots, sans sujet, sans idée précise, pas de hiérarchie, pas de début, pas de fin... Comme un collier de perles, toutes les mêmes perles, sans fermoir, tu l'enfiles par le cou, et tu comptes avec les doigts chaque perle, sans repère, comme un chapelet, juste pour passer le temps...

Le moment est arrivé. Mais pourquoi tu ne veux rien dire avec tes mots ? J'ai trop de mal, mal à la tête, au coeur, aux neurones, quand je parle de la centrale nucléaire du Japon, j'ai mal partout, quand je parle des sinistrés du Japon, j'ai mal encore, quand je parle de la guerre en Libye, je souffre aussi, quand je vois le monde aujourd'hui, mes douleurs me reprennent... De partout.

Donc tu ne veux pas parler à cause des souffrances ? Oui, je veux aller bien avec le printemps, être en phase avec des projets de paysages non pollués, un monde qui sent la rose au lieu du carbone, une Terre verte et bleue comme une orange... Pas une orange toute ridée.

Tu n'as plus d'idées sur lesquelles tu pourrais parler ? Non, j'ai seulement envie de parler de rien, c'est plus facile, ça me fait moins peur, c'est tranquille, j'ai pas de bobo, pas de pansement, parler de rien ça ne s'use pas, ça ne fait pas de mal à personne.

Tu t'installes là, tranquille, sur ton balcon, dans ton jardin, dans les champs, au bord de la mer... Tu commences à raconter ton histoire à l'envers, tu ne lèves pas le nez vers le ciel, même si le ciel est bleu, ça ne veut pas dire grand chose, tu respires l'air du printemps, mais comment faire ? Je ne sais plus quoi dire pour éviter les idées.

Tu vois, rien ne vient de bien construit, tout va de travers, il y a du rose et du blanc au dessus de nos têtes, du vert et des couleurs dans les bois, les montagnes et les plaines, mais tout se mélange dans les mots, rien n'a une queue, rien n'a une tête... Je ne trouve plus mes mots, c'est trop difficile de construire, tout s'écroule tout le temps, il faut recommencer à réfléchir, je n'ai plus de courage, je suis fatiguée, je veux écrire sur rien, ça repose.

Mais voyons, reprends-toi, on ne va pas mourir tout de suite, les vacances approchent, à part au Japon on va pouvoir aller partout, bon, peut-être pas en Libye, à Haïti, en Afrique ça bouge aussi, mais il reste encore beaucoup d'endroits pour bronzer, se laver les pieds dans les rivières, prendre un bon bain dans les vagues émeraude, tu exagères tout.


Tiens, je vais écrire sur les couleurs, je ne vais pas parler du blanc, ça fait trop penser aux nuages radioactifs, je vais sauter cette couleur-là, je vais vous parler du rouge, ah non ! Ça fait penser au sang, au malheur, au deuil... Bon alors le vert, ça va le vert ? Oui, ça reste une bonne couleur bien que... En Amazonie, ils vont bien être obligés de la rayer de leur vocabulaire, on abat tout ce qui lui ressemble... Oui, c'est vrai, je vais raconter en bleu, surtout pas, c'est la couleur de l'eau, du ciel, avec eux on n'est sûr de rien... Il vaut mieux attendre quelques décennies pour en parler...


D'accord, le jaune ça va ? Parfait, rien à dire.

Alors quand tout est parfait, tu n'as plus rien à dire ? Si, justement, avec tous les espoirs qu'il y a dedans, les mots reviennent comme des torrents, je me dépêche de ne plus rien dire, avec l'espoir, ça va se bousculer au portillon, encore des histoires, des trois fois rien, plein de mots, beaucoup trop peut-être, alors pour les trois fois rien, il y a des milliers de mots qui viennent et pour les catastrophes, plus rien ?

Oui, plus rien, plus d'après, puisqu'on ne sera plus là pour en parler, vaut mieux se taire tout de suite, attendre...

Je vais guetter à ma fenêtre une toute petite chose, pleine d'espoir, pour vous en parler... Je trouverais bien des couleurs dont on n'a jamais parlé, ou je vais diluer les anciennes... Avec l'espoir tout est possible.

Attendez un peu que je mette mes lunettes... Mes jumelles...




mardi 15 mars 2011

Les rideaux blancs...


Il y a quelques années, l'idée me vint de confectionner pour toutes les fenêtres de mon appartement des rideaux blancs, qui ne devaient servir qu’à protéger mon tapis et mes meubles des rayons du soleil.

Depuis toujours j’avais vu ma mère faire de même, tirer ses rideaux au premier soleil, tout au long de la journée elle choisissait la lumière tamisée, douce, intime et chaude… Elle me disait : le soleil, ça blanchit les meubles et les tentures.

Quelle drôle d’idée, me dit ma cousine, moi qui adore le soleil, je ne vais pas choisir de vivre dans le noir pour protéger mes meubles. J’avais trouvé sa réaction bien ajustée à la question, et comme nous étions en hiver, j’avais presque abandonné l'idée de faire les rideaux… Mais le printemps est arrivé et je me suis dit : ça va blanchir mes meubles...

Un jour, dans le sud, chez une de mes amies, j’étais restée en arrêt devant la beauté d’un drap de lin qu’elle avait tendu à la fenêtre d’une des chambres de sa maison, léger, presque transparent, lumineux et protecteur… Un vaste écran de lumière, mouvant et frémissant au moindre vent… Quelle beauté… Je l’ai gardé en mémoire pendant des saisons entières.

Au printemps, dès que les bourgeons se mirent à pousser aux branches de l'abricotier, juste en bas de chez moi, l’image de la lumière tamisée m’est revenue, l'idée du rideau du sud m'a reprise.

En arrivant au Sacré Cœur, dès la sortie du métro, j’ai eu du mal à me frayer un chemin parmi les touristes, je pris une photo ou deux, un café allongé au bistrot du coin, histoire de me mettre le cœur à l’ouvrage.

Pour le choix du tissu, tout me fut difficile, j’avais tourné et retourné la question, visité et revisité tous les marchands du marché Saint-Pierre pour trouver une belle toile, unie, blanche, pas trop fine, pas trop épaisse, je suis restée un après midi entier à palper les tissus, sans pouvoir me décider.

La toile était-elle vraiment bien adaptée ? Il me faut une grande largeur, du coton bien sûr, à 100 %, qui passe en machine à laver, pour l’entretien, le lavage, le repassage, ça va marcher ? Pas question de teinturier. Mais quand l'idée est arrêtée tout paraît possible, vous avez remarqué ça ? Dès que vous avez conclu l'affaire avec tous vos neurones, impossible de faire marche arrière, vous répondez oui à toutes les questions qui peuvent se poser. J'avais jeté mon dévolu sur un coton assez épais, qui avait de la tenue, la couleur parfaite, du coton garanti... Un sans faute… Allez, au travail.

Les mesures, vous n’imaginez pas la galère, au quart de millimètre près, plus les coutures, il ne faut rien oublier, 1 cm de chaque côté, faut-il prendre une hauteur, dans quel sens faudra-t-il prendre l'ouvrage ? Même quand on a atteint l'âge de raison, quand on commence quelque chose pour la première fois on reste une débutante, mais j’avais de l’audace…

Autrefois, maman me disait : mais bien sûr, tu prends une hauteur, ou deux, je ne comprenais jamais rien… Aujourd’hui encore, il faut que je réfléchisse pour prendre la décision, en matière de couture je suis restée une figurante très longtemps.

J'ai débuté à la perfection, j'avais tiré un fil qui me permettait d’aller droit, tout droit.

Je ne vais pas vous révéler toutes les étapes de la confection, mais au bout du compte toutes les fenêtres furent faites en moins de temps qu'il ne faut pour le dire... Ou presque.

Mes rideaux firent leur office, un bon moment, dès le printemps, tirant ici où là, la chevillette cherra, je calmais les ardeurs du soleil

Puis vint le moment de les laver... Je vais encore attendre un peu... Et la poussière s'accumula.

De la machine à laver, j'entendais le bruit de la rivière, je me faisais un sang d'encre, car ce que je craignais, arriva... Après un tout petit tour d'essorage, le plus faible possible, le premier rideau en sorti blanc impeccable... Et tout froissé.

Mon fer à toute vapeur n'en vint jamais à bout, ma force musculaire pareillement, j’ai tenté double lavage à chaud, à froid, le rideau avait des plis pour le restant de sa vie.

Au moment de l'achat, vous vous souvenez, j'avais pourtant répondu oui à toutes les questions... Mais quand l'idée est arrêtée...

Vous l’aurez compris, je suis au pied du mur, recommencer ou repasser, donner chez le teinturier, pas question, ça va me coûter le prix des neufs… Je veux tout faire à la maison avec facilité, mais le tissu que j’ai choisi est le contraire du bon sens…

Alors ?

Le mieux, c’est que je les refasse, avec un tissu plus fin, comme un drap, ça se repasse comme un mouchoir de poche et puis c’est beau. J’en ai déjà refait un… Pour les mesures, j’ai fait vite, pour la couleur vite aussi, pour l’exécution, j’avais beaucoup appris, deux heures y ont suffit…

Je suis enchantée de ma nouvelle idée, j’ai déjà fait miroiter le soleil dans ce nouveau voile de mariée…

Le soleil peut taper à mes fenêtre, je sais comment le recevoir, tout en douceur, tout en blancheur, comme dans le Sud…