vendredi 16 juillet 2010

Papperlapapp... De Marthaler et Viebrock en Avignon.



Quelle chance de me retrouver en Avignon pour le festival... La dernière fois, c'était... Il y a au moins quarante ans... Avec un ballet de Maurice Béjart... Depuis, de l'eau a coulé sous nos ponts, Maurice Béjart a construit sa belle carrière et puis, il a même pris le temps de mourir.

Je me souviens encore aujourd'hui, avec émotion, de cette magnifique cour des Papes, les gradins montaient si haut que j'en avais le vertige et même un peu peur... La trompette de Maurice Jarre sonnait les trois coups, solennellement, et on s'embarquait pour l'aventure...

Ce soir, c'est la même émotion, les bavardages du public bruissent, ils font de la musique , comme les cigales sur les arbres ! Les gradins de bois de Jean Vilar, on fait place aux fauteuils confortables, recouverts de cuir : rouge pour le beau carré d'as, les meilleures places, et gris pour toutes les autres.



Je suis assise dans le cuir rouge, au 10e rang, la vue est parfaite. Face au grand mur du Palais, ponctué de petites ouvertures, la chapelle papale signale à droite sa présence, avec cette superbe loggia gothique, sculptée dans la pierre, comme une ombre chinoise, légère et finement découpée...



Je remarque que presque toutes les fenêtres du mur qui forme le fond de scène, sont équipées de double vitrage et entourage blanc, 7 climatiseurs sont accrochés à 7 d'entre elles ... Je me dis : c'est bizarre cet arrangement, comment est-ce possible ? (je n'avais pas vu que cela faisait partie du décor...) Qui a pu laisser faire cette modernisation ? Incroyable !! Peu à peu, j'ai compris que Marthaler était passé par-là, pour ajuster l 'histoire ancienne aux temps modernes ?

La trompette, la même que pour Béjart, sonne le début de la représentation. Il fait chaud , le soir tombe, les projecteurs font plein feu.

Le spectacle vivant est à l'oeuvre... Presque plus besoin de décor artificiel.

Le petit livret du spectacle m'annonce : Dieu et les 7 premiers jours de sa création... Je n'y comprends rien, je ferme le petit fascicule et je fais confiance à ma propre création de spectateur. Papperlapapp veut dire blablabla, vieille expression allemande, donc inutile de chercher plus loin, voyons voir ce blablabla...



Un groupe de personnages arrive sur le plateau, en visite, guidé par un aveugle... Comme l'aveugle, je vois bien que je vais devoir tout inventer. Nous allons voyager, revisiter l'histoire du Palais, je laisse vagabonder mon esprit à la rencontre des évènements du plateau. Je fais mes propres associations d'idées...

Le palais des papes chante, parle, un peu d'histoire, beaucoup de théâtre, peu de paroles...

Les hommes et les femmes se cherchent, se trouvent, se perdent, leurs croyances vacillent, renaissent... L'histoire traîne le genre humain sur toutes les routes...

Bien des scènes évoquent pour moi Pina Bausch, les sarabandes d'hommes et de femmes qui se déchirent, se rejoignent, se désirent, se repoussent sans cesse.

Les recyclages (machines à laver) des comportements humains se font et se défont devant nous. Traditions, religions, sont entièrement molestées...

Il suffit de laisser aller son esprit et de bien observer le troupeau humain, misérable, et vulnérable investir la scène, en tous sens. L'aventure humaine part dans tous les sens, dans le bruit et la fureur... Et la musique, très présente tout le long du spectacle.

Marthaler est génial, il utilise tout, l'espace, les paroles (peu,) le chant, la musique, le bruit , le grand fracas qui parcourt le public (des rampes qui amplifient le bruit sont installées aux pieds des spectateurs) fait merveille, nous sommes littéralement dans le fantasmatique... J'adore !

Certaines scènes se répètent, et se répètent encore... Ou simplement il ne se passe rien, une à une les fenêtres du grand mur s'allument, des ombres passent dans le Palais, les femmes se mettent à chanter tout en haut, près du ciel... Magnifique !

Alors, las d'attendre les enchaînements, le public manifeste son incompréhension, il hurle, il siffle, il injurie, il tape des pieds, il sort brusquement, en paquet, des gradins, pour manifester son mécontentement, d'autres applaudissent, se lèvent, crient bravo !! C'est le bonheur, le spectacle vivant est vraiment vivant.

Je suis ravie d'être là, dans la contestation, d'aimer pendant que d'autres détestent, ça bouge, ça vocifère, et moi, j'applaudis la belle et forte création. Je vais de surprise en surprise, j'ai abandonné l'histoire, quelle histoire ?

Tout est orchestré de façon minutieuse pour désorienter le spectateur, et ça marche fort bien. Les impatients ne sont pas contents...A la fin de cette épopée, tous les personnages repartent d'où ils étaient venus, d'un camion qui crache ses gaz, presque en coulisse. La traversée se termine.

Le chahut recommence, mais les admirateurs dépassent largement le nombre des détracteurs...

Bravo Monsieur Marthaler et madame Anna Viebrock, j'ai vécu un grand moment de théâtre.  

mardi 13 juillet 2010

les cigales d'Avignon...




Dans le jardin, où je suis assise, j'entends le grand orchestre du midi, les cigales y jouent une partition très élaborée. Le silence ici est partout musical, mais je n'aperçois aucun des chanteurs. Les branches des arbres forment d'immenses chorales.


Si j'écoute leur chant, bien attentivement, je m'aperçois qu'elles ne respirent pas toutes au même moment, les sons vont et viennent dans un ordre indifférencié, plus forts, moins forts, des voix surpassent les autres, s'apaisent et reprennent de plus belle, cette musique n'est jamais la même, l'impression d'ensemble demeure toutefois présente :"on entend LE chant des cigales"


Les jours de vent, de pluie ou de mauvais temps, les cigales sont muettes. En fait, c’est une question de chaleur ! Approximativement en dessous de vingt-deux degrés, les cymbales perdent leur souplesse et chanter devient difficile. ce sont uniquement les mâles qui chantent !

Elles restent invisibles sonores, et mystérieuses, j'ai beau lever le nez, scruter les branches, je n'en vois jamais aucune.

Même avec des jumelles, je ne vois que des feuilles. je ne sais pas ou regarder, le son ne vient pas me renseigner sur l'image. je cours de branche en branche inutilement, le chant des cigales s'accorde avec le ciel bleu, c'est l'azur qui fait du bruit, les arbres qui bourdonnent.

Les chants ça et là découpent l'espace de façon très variée. un immense paysage sonore éclate dès le matin, donc quand il commence à faire chaud, jusqu'au soir.

J'aime bien quand le chat de la maison en apporte une ou deux (cruelle !) qu'il a saisies dans la nuit, histoire de s'amuser, puisqu'il ne les mange jamais. Ainsi, au matin, je retrouve la pauvre boiteuse sur la table, je peux ainsi la contempler, inanimée, autrement qu'en faïence, d'autres matins ce sont les papillons dont je vois les ailes colorés, entre les pattes du minou.

Le silence n'est jamais parfait en Provence, vous êtes toujours accompagné de ces cris stridents.

Mais rien à voir avec du désagrément, en Provence vous êtes toujours accompagné par des centaines de musiciens, bien cachés sous les feuilles, aux premières loges de la nature.

C'est peut-être à cause de cet orchestre permanent que les gens parlent si fort, si joyeusement, dans le midi ?

samedi 10 juillet 2010

Le départ en Vacances...




Faire le ménage avant de partir en vacances...

Vous allez voir comment la philosophie tient le balai de cette histoire...

Quand je pars en vacances, je tiens absolument à ce que ma maison soit dans un ordre le plusparfait, lavée, cirée, nettoyée de fond en comble.

Quinze jours avant le grand départ, branlebas de combat... Rien ne doit être laissé dans l'ombre, et surtout la poussière.



Idée saugrenue, puisque c'est surtout pendant mon absence que la poussière va s'accumuler. Mais non, telle une Hollandaise, je lutte... Contre la mer.
Chaque recoin est passé au crible, rien ne doit subsister dans la panière a linge sale, le frigidaire doit briller comme au premier jour, les toilettes javellisées doivent sentir lavande de chez Provence... Plus un poil sur le paillasson, l'appartement est neuf, nouvellement habité.



Même le couvre lit doit être tiré au cordeau, tout juste si je ne lave pas les rideaux, je secoue quand même les tapis.

Mon aspirateur est charrette, ça déménage pour les vacances.




Mes fleurs, plantes et bonsaï vont changer de crèche, le gardiennage ce fera chez la voisine de palier, qui a l'oeil à tout, et le coeur sur la main.

Le grand moment va arriver : je fais des listes !


Liste de ce qui me reste à faire,à acheter, liste de ce que je dois emporter impérativement, même si je ne vais jamais dans une île déserte, on ne sait jamais !

En général ça fait rire tout le monde, mais pas moi.

Quel plaisir de prévoir ligne par ligne ce qu'il ne faut pas oublier, je n'ai jamais réussi à faire une liste de ce que j'oublie régulièrement.

Je calcule avec ingénuisité le jour de la dernière machine à laver, mais je me laisse souvent le temps d'aller au cinéma, être à jour de la programmation du moment est aussi important que le ménage.

Je fais mon courrier, vérifie mes comptes, téléphone au monde entier pour dire au revoir.

C'est cette manie, ce petit grain de folie qui me prend, juste avant la transhumance.

Mais vous me direz, ça sert à quoi tout ça ? C'est exactement là où je voulais en venir et philosopher.

Je réfléchis, je cherche, je prends des notes pour éclaircir mes idées, je regarde même du côté de mon inconscient, vous voyez, je passe tout en revue pour trouver mon énigme.

Maman qui faisait ça bien avant moi doit y être pour quelque chose ?

Alors, après les questions, forcément il y a des réponses, peu importe si elles sont bonnes ou mauvaises.

Si les pompiers étaient venus pour une énorme fuite de gaz, ou une gigantesque inondation ? Ils auraient trouvé un bel appartement, intoxiqué, noyé, mais propre et bien rangé, pour l'ego c'est très important : distraite la dame, mais soignée !

A la fin des vacances, quel plaisir de rentrer chez moi et de trouver ce bel ordre des choses. Revoir tout d'un oeil nouveau, redécouvrir, envisager des changements, progresser dans l'aménagement, ouvrir le courrier, aller dire bonjour à la voisine, reprendre les fleurs, continuer le jardin du balcon, changer le parasol, pas assez vert, pas assez blanc, pas assez grand... Depuis que j'ai vécu avec les vaches dans les prés, les oiseaux dans le ciel, les mûres et les figues dans les arbres, j'ai des idées de grandeur.

Le retour de vacances, c'est un nouveau départ, il me donne des ailes... Sans doute l'air de la campagne engouffrée dans ma tête fait-il grossir mes enthousiasmes ?

En fait, quand je pars, je fais comme si c'était pour toujours... C'est sans doute ça qui amuse tout le monde ?

Vous faites comment vous ? 

jeudi 8 juillet 2010

Les albums photos...




Les photos de famille.


Le rangement des photos de famille est une affaire très complexe, vous en savez sûrement quelque chose ?

Je n'ai jamais connu la rangée d'albums de famille, sagement posés sur le rayon de la bibliothèque, se confondant avec les livres, ou dormant dans un tiroir, une valise bien à plat, les uns sur les autres.

J'ai toujours eu beaucoup d'admiration pour les auteurs de telles pratiques. Comment font-ils ? Pour classer, il faut sélectionner, jeter, choisir ? Je n'arrivais même pas à imaginer que cela puisse s'appliquer à moi. Vous voyez, ça démarre mal !



Dans ma famille, j'ai toujours connu les photos bien rangées en vrac, dans la boîte de biscuits, la vraie, en métal, délestée de son étiquetage, mais je sais depuis très longtemps que c'est la marque LU, j'en suis certaine.



Il y en avait plusieurs boîtes, voire plusieurs tiroirs, il y avait énormément de photos, et ma famille avait choisi la règle du classement "nature". On ne connaissait pas d'autre façon de classer les photos dans ma tribu. On ne collait pas dans les coins, on entassait.

Pour regarder les photos, on se mettait à table, on sortait les boîtes, les tiroirs, et nous tirions à vue, comme si nous jouions à la bataille. Il fallait toujours que ma mère soit à côté pour sous-titrer l'intégralité des visages. Ce doux désordre nous offrait une vision familiale inter-générationnelle, nous étions en avance sur notre temps.


En ce temps-là, les photos étaient très petites, il fallait vraiment avoir de bons yeux pour distinguer les personnes, et puis, avec les années, les photos se sont agrandies, la couleur a remplacé le noir et blanc, les boîtes et les tiroirs se sont remplis.

J'ai donc perpétué la tradition du classement "nature".

Un petit changement cependant, j'ai abandonné les boîtes, j'ai modernisé, au profit des enveloppes, de tous les formats, j'ai écrit des noms dessus, et je les ai mises bien à plat dans deux tiroirs, dans la fantaisie la plus totale, j'ai conservé l'ordre : la dernière arrivée pousse l'autre.




De toute façon, personne ne les regarde.

Comme je vis essentiellement au présent, je n'ai jamais envie de me plonger dans les enveloppes. Je me dis quelques fois, tiens, pendant les vacances, je vais faire un tri, rajouter des enveloppes, affiner les répartitions, et je ne le fais jamais.

En fait, mes photos sont rangées comme mes cartes postales, au fur et à mesure de leur arrivée, vous avez compris le système.

Je pousse même le vice jusqu'à bien conserver cet ordre, pour me faciliter la vie. En fait, le classement sert à ça, à se faciliter la vie. Quand j'ouvre le tiroir, j'ai donc les dernières naissances, les derniers mariages, les dernières vacances.



J'envie les beaux albums avec le joli papier de soie entre chaque page. Cette oeuvre d'art ne sera jamais pour moi, hélas.

J'ai eu quelques espoirs avec ma petite-fille, qui est passée par le stade : "mamie, on regarde les photos, la prochaine fois que je viens, et on les range mieux !" "Bien sûr ma chérie, faisons-le"...

Combien de fois avons-nous fait des projets de classements ? Elle voulait m'aider, tout bien classer, comme chez sa maman. J'étais contente.

Et puis, les années ont passé, ma petite-fille a grandi, elle n'y a même plus pensé, elle avait d'autres affaires à régler, bien plus importantes que le rangement des photos de sa mamie. Les photos sont restées les unes sur les autres.



Et puis après sont venues les photos numériques, j'étais devenue très forte en classement, mes dossiers sont parfaitement rangés, j'y ai mis des milliers de photos, je les retrouve en un clin d'œil, je les envoie à tout le monde, avec un grand plaisir. Je trouve ça très pratique et je me suis découvert un goût pour la photo... J'avais l'œil, et je ne le savais même pas.

Je n'aurai jamais d'album, trop tard, je suis calibrée pour le tri à l'aveuglette...

Dites-moi comment vous faites, ça me donnera du courage !

mercredi 7 juillet 2010

Lumière brodée… De Maître Itchiku Kubota…




Encore une autre histoire d’admiration, en date d’octobre 1990…

On m’avait dit ? J’avais lu ? Je ne sais plus, qu’il y avait une exposition tout à fait fabuleuse, au Palais de Tokyo.

Ça opérait exactement comme quand on vous dit : j’ai lu un livre totalement magnifique, qui m’a bouleversé, il a changé ma vie, tu devrais le lire et tu me diras ce que tu en penses.

Vous le lisez ?

Moi je me précipite chez le libraire pour le commander dans la journée, si j’ai connaissance de l'évènement exceptionnel, tard le soir, j’attends impatiemment le lendemain matin, pour courir acheter le livre qui a donné tant de bonheur à une personne.


Un livre, recommandé si chaleureusement, si passionnément par quelqu'un que vous connaissez, compte dix fois plus pour moi qu’une critique ordinaire, glanée dans un journal, à la télé, ou à la radio, il devient immédiatement un déclencheur de curiosité et d’intérêt, enfin un livre dont on m’a parlé avec ferveur.

Pour Lumière brodée, ce fut le cas, je ne sais plus du tout comment j’ai connu la grande nouvelle, mais j’y suis allée très vite.

Il n’y avait presque personne au Palais, alors j’ai pu prendre mon temps, aller de l’un à l’autre, bouche bée.


Il y avait là des dizaines (45, dont 30 créations) de kimonos en soie, accrochés de tout leur long sur de grandes tiges de bois en guise de portemanteau, bien repassés, bien éclairés, pas de décor particulier pour les mettre en valeur, ils se suffisaient à eux-mêmes, ils touchaient à peine terre, reposant délicatement, sur le petit bourrelet de soie qui court dans le bas de tous les vêtements, le seul endroit où la couleur était unie et brillante.

Les kimonos en soie étaient couverts de fleurs, de soleil, de paysages, de soir couchant, de nuages, de rivières, de montagnes, le mont Fuji miroitait aux quatre saisons… Les chefs-d’œuvre de Kubota étaient couverts de lumière, les couleurs éclataient soyeusement.



Maintenant me vient à l’idée l’émotion, l’émerveillement que les robes de Peau d’Âne dans le film de Jacques Demy ont suscité en moi, vous vous souvenez ? La robe couleur du (beau) temps, la robe couleur de lune… Avec Kubota, j'étais dans dans cette magie.


Le temps passé devant un kimono pouvait être long, car, chaque détail était un tableau, toutes les couleurs étaient formées par des petits cratères, la soie était en relief, on pouvait à première vue penser que c’était de la broderie. Il s’agissait uniquement de teinture sur soie. Et quand on connaît la technique de teinture ancienne (Tsujigahana 15/16e siècle) dont s’est inspiré Kubota, on réalise l’énorme quantité de temps qu’il fallait pour exécuter ces pièces, et l’énorme quantité de talent qu’il fallait pour les l’imaginer.

Voilà ce que disait Maître Itchiku Kubota, qui avait déjà 72 ans au moment de l’exposition : j’espère pouvoir ajouter à la série KoKyo soixante autres créations si un peu de vie m’est encore donnée. Il est mort en 2003.

Jusqu’à aujourd’hui, je n’ai plus vu d’œuvres de Kubota, je me suis bien demandé ce qu’il avait encore pu faire subir à la soie pour l’enluminer avec d’autres paysages ? Il faut aller au Japon.

J’ai recherché des photos,et j’en ai prises directement sur le catalogue de l’exposition que je possède… Pour vous les montrer. Ne pleurez pas, partez pour le pays du soleil levant !

.

lundi 5 juillet 2010

Les sabliers...





J’ai toujours aimé ces petits ustensiles qui permettent au sable de couler des jours heureux la tête en bas ou les pieds en l’air.

Pour faire cuire un œuf à la coque, rien de tel pour avoir l’esprit tranquille. Un sablier ! Il compte pour vous, il s’écoule tout gentiment, et c’est beau. Il fait des comptes parfaits, quand il n'y a plus un grain de sable qui traîne en haut, c’est cuit !




Le sablier est un malin, il ne supporte pas de rester tout seul, il faut absolument demeurer à côté de lui, ne rien avoir de pressé à faire pendant trois minutes… Ça devrait pouvoir se faire…


Des sabliers, j’en ai eu de toutes sortes, des beaux petits en bois, qui tenaient dans la main, dans le creux de la main, d’autres en métal, massifs, lourds, bien sur leur base, petits aussi, mais solides, qui inspiraient confiance, avec ça, pas possible de rater la rotation, le pivotement. Le sable n'avait qu’à bien se tenir, s’écouler exactement le temps qu’il fallait pour préparer les mouillettes.


L’efficacité du sablier est prouvée depuis des lustres, celui de trois minutes est très sensible, très précis, il ne faut pas attendre, dès que le dernier grain de sable est en bas, il faut arrêter le feu sous la casserole, après trois minutes de cuisson… Mais j’ai du mal à rester postée près du compteur de sable.


J’ai eu plusieurs sabliers, toujours plus beaux que les précédents, une joie sans cesse renouvelée, essais toujours concluants, allez, des œufs coques pour tout le monde, un peu de sel et les tartines beurrées, coupées en bûchettes (mouillettes, bien sûr).




Le sablier permet aussi les œufs mollets, mais là, ça demande énormément de vigilance, il faut retourner le sablier une fois, le sablier a plus d’un tour dans son sac, un tour de plus, tout est fichu, ne reste plus qu’à taper l’œuf sur le comptoir et le couper dans la salade, c’est la ruine des mouillettes, le menu est à refaire.


Finalement vous voyez le sérieux de l’affaire, un tour de moins un tour de plus et vous mangez mou ou dur !


Mais je n’ai aucune autorité sur le sablier, je laisse aller mes pensées, pendant qu’il égrène son château de sable, je l’oublie complètement, marée basse, marée haute, très vite, je ne sais plus où j’en suis, l’ai-je retourné ? En est-il à la fin du 1er tour ou du 2e, vais-je sur le 3e ? La question est cruciale, vous comprenez bien.


Voilà pourquoi petit à petit j’ai laissé tomber les grains de sable, pas assez sûrs pour moi.


J’ai opté pour le minuteur, j’en ai un tout brillant, simple comme bonjour, qui fait un tour complet en 60 minutes, je peux le régler pour trois minutes, c’est un sablier à ressort, et lui au moins il fait du bruit, il se manifeste, il sonne…


Mais voilà, je ne l’entends pas, je ne suis jamais dans ses parages quand il fait son petit bruit, trop petit pour une grande distraite comme moi, et puis chemin faisant à force de le faire tourner, il s’est faussé, déréglé, il patine, il ne fait plus le compte des minutes…

Rien ne va plus, la roulette fait ce qu’elle veut.

Donc, j’ai mis le minuteur dans un tiroir et je ne m’en sers plus jamais, je l’astique quand je fais mon tiroir, uniquement pour le plaisir de le voir briller.

Je me dis à chaque fois, tiens il est encore là ? Je n’arrive même pas à le donner.

Pour faire mes œufs coques, je me sers maintenant de l’afficheur électronique de mon four à micro-ondes, je fixe bien l’horaire, je le note au besoin pour ne pas l’oublier et je peux continuer à vaquer à mes occupations…

Ça marche à peu près bien, mais en fait, voilà des lustres que je ne fais plus d’œufs à la coque, ni mollets, je les mange durs, donc je n’ai besoin de rien, et, l’autre jour, j’ai oublié d’éteindre le gaz, je suis arrivé juste à temps pour éviter le grand désastre.

Je commence à comprendre l’histoire du grain de sable dans les rouages… Le sable n’est pas stable, regardez sur les plages, il bouge sous vos pieds, il se ride avec les vagues qui lui passe dessus nuit et jour, en fait le sable en a marre qu’on compte sur lui pour tout…les œufs, et la mort…

Ça fait bien longtemps que je ne compte plus les minutes, trois minutes, c’est trop peu, négligeable, je reste sur les heures, bien plus prenantes, biens plus longues…J’ai jeté les sabliers, les faux, les minuteurs, les afficheurs, je préfère rester au soleil pour voir passer les heures.

samedi 3 juillet 2010

Le petit coeur de Nicole.


















Après avoir longuement cherché sur Internet, je n’ai trouvé aucune photo, dessin, croquis, enluminure, qui ressemble de près ou de loin au petit cœur de Nicole !!!

Vous ne pouvez même pas l’imaginer, l’entrevoir, avoir la moindre petite idée, même vague, de son allure, de son goût, de son parfum ! Un cœur qui fait battre les papilles, c’est quand même tout à fait extraordinaire.

Oui, le petit cœur de Nicole est exceptionnel ! Je vous sens curieux ?

D’ailleurs, quand elle apporte son petit cœur, les soirs de fêtes, nous sautons de joie, nous guettons tous le moment où elle ouvrira la belle boîte en carton argenté, bien rigide, se munira du grand couteau pour le découper.

Nicole aime procéder sur une table bien propre, ce qui est plutôt difficile après les agapes collectives.

Alors, elle lacère systématiquement, artistiquement, avec lenteur et précision, son cœur, d’abord dans le sens des ventricules, et ensuite elle croise la grande balafre pour faire de jolis petits carrés, si la main ne tremble pas d’émotion, on arrive à 30 morceaux, donc deux petits cœurs, ça fait combien ? C’est bon, ça fait 60….

Très très souvent, avant le morcellement du cœur, elle nous dit solennellement : « Je l’ai raté », ou « loupé », « pas assez cuit, trop cuit, l’intérieur n’est pas mal, mais j’ai massacré le glaçage »… Elle invente chaque fois quelque chose pour avoir notre indulgence, alors que c’est nous qui devrions nous mettre à genoux, si, si, je vous assure, si vous l’aviez goûté !















Nous adorons uniquement les ratés, car ils sont divins. Tous très réussis, vous pensez bien, mais notre Nicole que nous appelons, la Petite Nicole, car elle n’est pas grande, est trop modeste, rien n’est jamais parfait à ses yeux.

Elle ne nous croit jamais tout à fait, quand nous lui disons que nous adorons son cœur (elle doit penser : « comment est-ce possible que je fasse une chose aussi bonne que tout le monde adore ? Ils disent ça pour me faire plaisir ? »), que nous serions bien déçus de faire un seul repas de fête sans lui, alors deux, je vous laisse entrevoir le bonheur.














Le cœur de Nicole est un gâteau au citron (en forme de cœur, mais vous l’aviez sans doute compris), avec un glaçage citron, lisse de tous les côtés, un glacis, une icône, un présent, usiné de ses blanches mains avec amour et complication.

Bien sûr avec complication, car, quand on dit glaçage, c’est toujours une angoisse, un frein à la création, je ne sais pas pour vous, mais pour moi, une recette avec ça… Je tourne la page illico.

Si notre petite Nicole arrive avec un seul cœur, nous faisons la grimace, nous ravalons nos larmes, juste un seul ? Et nous, si nombreux. C’est arrivé, pas souvent, il est vrai, je ne vous dis pas le malaise. Nous nous disions, elle est fatiguée, le gâteau est long à faire, n’exagérons pas, ne montrons pas notre déception, soyeux généreux, ne disons rien ! La prochaine fois nous espérons qu’elle en fera deux.

Si quelqu’un a trop mangé, car quand notre chorale mange, il y en a toujours pour le double de présents, il peut ramener chez lui un bout du cœur de Nicole dans un petit aluminium ou une petite serviette en papier, comme un oiseau tombé du nid, qu’on prend avec précaution dans le creux de la main, mais attention, s’il en reste, rien ne le garantit. Les présents sont prioritaires, c’est normal, ils ont fait le déplacement…C’est la dure loi de la jungle, les premiers arrivés sont les premiers servis, et puis pour le petit cœur de Nicole, il ne faut pas avoir faim, on en mange un bout et puis voilà. C’est la règle, et on y tient.













Quelquefois, ça arrive aussi, qu’une part ou deux soient réservées pour un infortuné choriste absent, malade par exemple, mais ça reste l’exception.

Les retardataires également attendront la fois prochaine…

Notre petite Nicole ayant quatre fois vingt ans, le plus bel âge, a quelques fois déclaré : « j’étais fatiguée, alors je n’ai pas pu Le faire ». Nous avons dit : « bien sûr Nicole, tu as très bien fait », mais nous n’en pensions rien, nous sommes très ingrats, et nous le cachons bien, tellement nous l’aimons son cœur, et elle avec.

A la fin des repas, nous lui dédions des chansons, nous lui disons merci, dans notre chorale tout finit par des chansons.

Je vous souhaite de trouver un cœur pareil et vous nous comprendrez, longue vie aux cœurs de notre Petite Nicole.