
J’espère que tout ce passe bien chez toi ? J’ai appris qu’il y avait de grands changements dans tes rues, sur tes places, dans tes boutiques…
Paraît qu’ils vendent ta poste ? Veulent supprimer ton beau marché de Rialto ? La grande librairie près de Saint Marc a été vendue aussi ? Est-il vrai que tes petits commerces de proximité ont été remplacés par des masques et des perles de Chine ? Les panneaux de « réclames » énormes, place Saint Marc sont toujours là ? Ta voisine loue-t-elle maintenant son appartement aux touristes ? On dit que François Pinault va fermer son lieu d’exposition à la Dogana, pas assez de monde, déficit ? Macdonald a-t-il ouvert de nouveaux restos ? Le pont des soupirs est-il toujours emballé à la Christo, dans des bâches publicitaires multicolores ? Il y a du neuf chez toi, demain on rase gratis…

J’ai vraiment du mal à croire tout ça, j’ai hâte de venir vérifier sur place tout ce que tu me racontes.
As-tu bien vérifié toutes ces nouvelles ? Je suis sûre qu’il s’agit de rumeurs n’ayant rien à voir avec la réalité, celle que je connais depuis presque toujours…
Rassure-moi, tu fais toujours 22 millions de touristes cette année ?
Mais dis-moi, il y a bien la biennale d’art contemporain cette année, j’aime tellement m’y promener ? Moi je trouve que l’art contemporain te va très bien au teint.
Pour le vaporetto, ça roule toujours ? Ils ont augmenté les tarifs ? Mon frère m’a dit qu’il y avait toujours de la place pour s’asseoir, que ça ne se bousculait pas, bien sûr c’était au printemps, moi qui y vais toujours en juillet, j’ai jamais vécu ça, il faudrait que je change de mois…
Tu vois, je prépare mon voyage dans l’enthousiasme, je ne sais pas du tout quels livres je vais emporter, il y a tellement de nouveautés chaque année, pour renouveler le stock d’histoires secrètes, de lieux insolites, inconnus… Entre nous, devenus secrets de polichinelle…

J’emporte mon appareil photo, un plus petit que celui que j’avais l’an passé, avec un zoom extraordinaire tout à fait bien pour moi, car tu sais bien que depuis le temps que je viens chez toi, j’ai besoin d’aller dans les coins, je rêve de faire une photo que personne n’aurait faite… Pas possible ? Je vais essayer quand même, me laisser aller, tout simplement, je vais ouvrir l’œil…
Encore un mot, il fera beau ? Pas trop chaud ? Je mets mes robes légères et mon chapeau de paille… Ah ! Je n’oublie pas mes éventails. Je ne me suis pas encore décidée pour le sac que je vais emporter : à mettre à l’épaule, sur le dos, au bras, en toile, en cuir, en paille, en plastique ?
Tiens, pendant mon séjour, j’ai bien envie de te faire quelques infidélités, aller revoir Padoue, Vicence, Trévise, il y a beaucoup de changements ? J’adore ces villes, leurs églises somptueuses, leur patrimoine historique extraordinaire… La beauté est à tous les coins de rues, ça sent aussi la vanille, le café, et un peu les pots d’échappement…

Si j’ai le temps, j’irais bien faire un tour dans les montagnes, les Dolomites sont tellement belles en cette saison d’été… Je vais bien peiner un peu pour gravir ses versants, je ne prendrai que ses pentes douces… Le silence, les torrents, l’herbe verte, les hauts sommets, les fleurs, avec un peu de chance quelques vaches, c’est tentant…
Ah ! J’allais oublier, ton glacier si bon, sur le Campo Barnaba est-il toujours ouvert ? Pendant que j’y pense, tu as entendu parler de la Mostra del cinema au Lido, menacée, paraît qu’il y a des restrictions budgétaires drastiques, tu sais quelque chose là-dessus ?
Bon, cette année je me refais tous les musés, je prends mon pass Chorus, je retourne à Torcello, j’irais en fin de soirée pour éviter le monde. Tu sais, comme d’habitude, pour visiter ta Basilique j’assiste à la messe, je suis assise confortablement pendant une bonne heure et je peux distinguer la polychromie des marbres le scintillement des mosaïques, la beauté des sculptures, je suis sûre que personne ne m’en voudra d’admirer au lieu de prier…
Et puis tu sais, quand il fera trop chaud, je prendrais le large vers les îles, où le vent brise la chaleur, les arbres me consoleront de la ville agitée et mercantile…
J’ai hâte de venir te voir, j’ai préparé des itinéraires, je sens déjà l’odeur des matins près du pâtissier et du petit noir de comptoir, j’espère qu’il aura beaucoup de fleurs aux fenêtres qui feront comme des cascades de couleurs… Beaucoup de couleurs, j’en ai tellement besoin.
Mais dis-moi Venise, comment fais-tu, pour rester si jeune ? Bien sûr

quelques petites rides par-ci par-là, mais tu plais à tout le monde, tous te font la cour, les jeunes, les vieux, les filles et les garçons, ils sont de plus en plus nombreux, je suis jalouse, je voudrais bien t’avoir pour moi toute seule, chaque année je me demande si je vais venir t’embrasser, à force de voir tes passionnés qui sortent de partout, ça me fait peur…
Venise, à bientôt, prend bien soin de toi, fais attention aux nuages radioactifs, tu as tellement d’amoureux, il ne faut pas les décevoir…
J'arrive par le train de nuit, le 221 tu sais bien...
Viendras-tu me chercher à la gare ?
