
Mon passeport est presque neuf, j’ai quelques jolis tampons dedans qui illustrent silencieusement mes destinations... Il y a des dates, des signatures... Une seule photo en 2e page, c’est ma tête de face, vous savez bien, pas question du bon profil, il ne faut pas sourire, pas porter de lunettes, ne pas mettre ses belles boucles d’oreilles, celles qui vous font si gaie, si belle, les voyages c’est sérieux, faut pas rigoler avec ça, il faut être moche !
Un passeport, c’est bien aussi pour les souvenirs, même sans image, il y a la mer qui surgit dès que vous l’ouvrez, des coquillages à chaque page, comme des bigorneaux accrochés sur un rocher, le grand hôtel très confortable où vous étiez accueillie comme une reine d’Angleterre, il est là devant vos yeux, dans votre main, ouvert à la page 16… Et ce tampon tout rond, là, qui fonctionne comme une loupe, c’était où déjà ? Je n’arrive pas à lire le rivage…
Le passeport, c’est un objet sauvage, il vous griffe le visage, le vent souffle à vos oreilles, vous entendez les turbines de l’avion qui décolle, attention à vos tympans, le chewing-gum, les bonbons n’y feront rien, il faut souffrir pour aller loin, pas la peine d‘appeler l’hôtesse… Vous êtes déjà dans les nuages…Quelle magie vous tient dans le ciel, c’est blanc, c’est bleu, j’espère que tout se passera bien ?
Je me souviens de tout le mal que j’ai eu pour l’obtenir... Mais quoi, quoi, je ne comprends rien, tu as eu du mal à obtenir quoi ? Mais le passeport, le premier, celui-ci, je me suis donnée beaucoup de mal pour l’avoir à temps. C’est vrai, ce fut une course, je me suis tordue les mains, j’ai presque pleuré, presque arraché mes cheveux, j’ai téléphoné partout, il me le faut vite, je pars loin, c’est obligatoire, j’ai déjà payé mon billet, tant d’argent pour rien ? Aidez-moi, voyons voir qui je peux bien connaître qui fera activer mes affaires... Personne ? Le Député, le Maire, le Ministre, pour une fois que je voyage loin, j’ai besoin de mon passeport. Je vais en Amérique, vous vous rendez compte ? Non ? Ça ne m’étonne pas, tout le monde va et vient aux Etats-Unis, mais moi, c’est la première fois.
Pour aller au Cambodge, j’ai eu droit à un gros cachet, rouge… Pas d’angoisse, pas de panique, je l’ai eu en 48h, ils sont formidables ! Il adorent avoir du monde, les touristes sont les enfants chéris du pays, moi je trouve qu'il y en a déjà beaucoup, beaucoup trop à Angkor, j'aimerais bien voir le monde toute seule, comme Christophe Colomb, être accueillie par les bons "sauvages", qui maintenant parlent parfaitement anglais, bien mieux que moi, et je trouve qu'on se ressemble tous... On veut vivre le mieux possible, profiter de la planète, boire de l'eau à la source, regarder les étoiles au clair de lune...
Le numéro de mon passeport est composé de 10 caractères, les chiffres et les lettres y sont mélangés,
Au guichet d’Amérique, je suis très fière de le présenter, mon passeport est parfait. Partout il y a des grands drapeaux avec des étoiles... De l’aéroport à l’hôtel, j’ai vu défiler devant mes yeux tous mes films, tous mes livres, je respirais l’air de Cassavetes… J'ai même adoré les embouteillages où je pouvais observer, tranquille, les gens d'Amérique. Alors c’est comme ça ! L'océan me montait jusque là, j’avais des vagues dans les yeux !
Depuis, j’ai eu envie d’aller partout où il fallait un visa pour agrémenter mon livre d'or. En Europe, on ne vous demande rien de rien, il faut que j’aille plus loin.
En voyage, le passeport passe de votre sac au coffre-fort, vous y tenez comme à la prunelle de vos yeux, il faut revenir, pas de blague !
Dès que j’ai mis le pied sur le plancher des vaches normandes, il redevient un objet accessoire, ah oui ! C’est vrai, je l’ai dans ma poche, pas de dédicace nouvelle, je vais le ranger dans mon tiroir… Vivement la prochaine.
J’ai tout mis dans la machine à laver, les pantalons, les robes, tout ce qui a touché mon corps, tout, tout, tout, j’ai mis dans la rotative les rivières, les moustiques, les paysages, les musées et le beau temps… Et j’ai appuyé sur le bouton.
Quel bonheur d’étendre son linge, les souvenirs sont encore là, si je repars dans les Orients nacrés comme des perles, j’emporterais ça…
Dans une poche, bien à l’abri de la poussière, tout froissé, mouillé, défait, moribond, j’ai récupéré mon passeport, il avait roulé sa bosse dans les roulis de la machine, sans moi, il était rincé, bronzé, il revenait de loin, je vais le repasser, on verra bien s’il peut encore faire du chemin...