Pour faire des photos, je vais être drôlement limitée... Pour les coucous, les tout va bien, il fait beau, on peut attendre un peu, il y a les points Internet, avec le café serré, sauvée !
Mais les photos ? Il faudra donc que j'ajuste mes envies à la capacité de ma carte mémoire, si j'en réduis le nombre de pixels, j'vais pouvoir en faire un peu plus, mais la qualité sera moins bonne, quel désastre. Quand on fait de la photo, on ne réfléchit pas comme tout le monde, il faut ouvrir l'oeil et le bon, avoir le doigt souple, qui ne tremble pas, avoir la science du cadrage, repérer rapidement le détail époustouflant qui va étonner vos amis, faire de vous, qui sait, un artiste... Vous pouvez passer directement dans la cour des grands, on risque même de parler de vous à la prochaine soirée crêpes, tu as vu ses photos ? Superbes, oui, très sympa, penser à l'art oui, mais il faut avoir de la tête, penser à tout... Et je n'en suis pas là... Il me manque encore beaucoup de métier, je joue petit, mais je m'applique, quand je n'oublie pas quelque chose.
On regarde, on vise, on ajuste, on déclenche, comme une mesure à quatre temps, la photo c'est très musical.
J'ai remarqué avec des touristes asiatiques, sur le site d'Angkor, tout comme à Venise, qu'on ne peut pas faire de mauvaises photos quand le paysage est tellement beau, même tremblé le point de vue est adorable, quel beau flouté, quels beaux reflets, quel effet poétique, c'est vraiment comme ça ? Magnifique, la petite musique est en marche sur le bon rythme, mes touristes sont contents, ils abordent un large sourire, l'image est belle par tous les temps.
Devant les temples, ou le Pont des soupirs, les amateurs de photo m'amusent, enfin, pas tout le temps : vous savez, ceux qui veulent absolument avoir leur tête sur tous les plans. Il faut attendre que tout le groupe y soit passé, un par un devant l'objectif, pas question de ne pas y être, ils prennent leur temps, il faut être à son avantage, avoir l'air joyeux, quand c'est à mon tour de déclencher, seule enfin, devant la beauté, il y a un gros nuage qui fait une ombre portée juste sur l'endroit que j'avais choisi... L'appareil est prêt, ouvert depuis longtemps, la pile va se décharger, zut, mais non, pas de panique, j'ai de quoi recharger la batterie, faut pas trop traîner quand même, l'obturateur est bien dégagé, le doigt sur le déclencheur, comme sur la couture du pantalon, attention, là, vous y êtes, c'est parfait, juste ce qu'il faut de lumière, superbe. Tout à coup, à 5 mètres, un autre groupe de touristes asiatiques arrive, tous en tee-shirt jaune, pour ne pas se perdre, bien se reconnaître, se voir de loin, des jeunes, très jeunes, des scolaires, des étudiants, ça parle, ça crie dans tous les coins, ils investissent les gradins, juste à l'endroit, pile, où je me tiens, le petit doigt en l'air, les deux jambes solidement plantées, les bras tendus, alors celle-là, elle est pour moi, étonnant, fascinant, quand je vais leur montrer ça... Raté !
Le moment est mal choisi, ils sont nombreux dans le nouveau groupe qui arrive et chacun veut se faire tirer le portrait devant la racine énorme qui a fait écrouler le mur de ce temple extraordinaire. Dans les escaliers de pierre, qui mène au lieu de prière, c'est pareil, pour un instant d'instabilité, la photo ne se fera pas sans un sourire, on se met à deux ou à trois, mais le groupe est tellement grand qu'il faudra attendre un bon moment pour libérer le plateau.
La lumière a changé d'intensité, il reste encore deux ou trois portraits à faire, il faut attendre, attendre... J'ai bien le temps. Je regarde le spectacle, les jeunes enthousiastes, presque des aventuriers qui veulent compter dans l'histoire, et puis cette manie de vouloir à tout prix faire celle qui est toute seule dans une île déserte... C'est drôle cette idée de fixer le temps uniquement quand il n'y a personne à l'horizon, la vie n'est pas du papier glacé... Il faudrait peut-être voir autrement...
De bougonner je m'arrête, et je prends la photo, à mon tour.
Je n'ai pas décidé encore de voir autrement, j'attends toujours qu'il n'y ait plus personne à l'horizon pour prendre ma photo, je n'arrive pas à changer... Mais je vois que nous sommes beaucoup dans ce cas-là... La photo en somme, ne dit pas la vérité...