J’ai flâné encore, aux Puces de Montreuil… Pour y photographier toutes ces tapisseries encadrées comme des tableaux de maîtres, minutieusement brodées par des mains de femmes (car je ne connais, autour de moi, qu'un seul homme qui brode). Je dois cet intérêt au fait que, ayant beaucoup brodé moi-même, au point de croix, je connais la passion, le temps nécessaire qu'il a fallu pour exécuter le moindre petit canevas.
A chaque fois, je choisissais avec enthousiasme des thèmes que j’adorais broder : abécédaires, fleurs, copies de modèles anciens, et quelque fois même je me risquais à improviser de façon originale mon propre arrangement…
Souvent, avant d’entamer un nouveau modèle, je me posais la question de son utilité ?
Pour contourner cet obstacle, je brodais pour mes amis, ma famille, chaque occasion était bonne pour improviser un monogramme sur un torchon, un mouchoir, faire et refaire l’alphabet en rouge, en blanc, avec des fleurs, des fruits, des papillons, des arabesques…Tout l’art résidait, à mes yeux, dans le fait de broder avec le plus de fils possible, disposer d’une grande palette de couleurs très subtiles, trouver des thèmes originaux. Le fin du fin était de broder avec un seul fil, la finesse de l’ouvrage était magnifique, avec un peu de recul, on croyait voir une aquarelle.
À Noël, je brodais des torchons, aux anniversaires plutôt les abécédaires, très appréciés, aux naissances, c’étaient les fils métalliques dorés et cuivrés…Avec les prénoms des nouveau-nés, les souhaits de bienvenue dans ce monde.
Je connaissais les adresses de toutes les merceries et boutiques d’ouvrages de dames de Paris, avec Internet, j’ai même poussé mes investigations en grande banlieue. Et puis, j’ai fait comme toutes ces dames, encadrer mes œuvres, et je les ai accrochées, toutes au même endroit, dans un petit coin de mon appartement, sur une cimaise, pour éviter la dispersion dans toutes les pièces.
Car si les brodeuses n’y prennent pas garde, les fleurs, les alphabets, les papillons et les fruits grimpent lentement, inexorablement, sur tous les murs de la maison, comme le lierre, les points de croix et les demi-points s’accrochent partout.
Au bout de plusieurs œuvres, exécutées avec amour et patience, fierté même pour certaines, je me demandais toujours ce que j’allais bien pouvoir en faire ? Encore une à encadrer, à accrocher, où ? La cimaise était pleine.
À chaque nouvel ouvrage, je repoussais la question… Jusqu’au jour où j’ai cessé définitivement de broder.
Alors, vous pensez bien que les tapisseries au demi-point, ou point de tapisserie (que je n’ai jamais pratiqué) qui traînent dans les rues, et tout spécialement aux Puces de Montreuil, me donnent du vague à l’âme. Personne, absolument personne n’en veut, d’ailleurs les héritiers les mettent aussitôt sur le trottoir, il faut dire qu’elles sont particulièrement moches mais toujours très bien exécutées, car il faut autant de temps pour faire quelque chose de laid que quelque chose de beau, le temps ne fait rien à l’affaire.
Que de temps passé à compter, à tirer l’aiguille, à rêver, à ne plus penser, pour chaque figure ?
Précipités sur les étales des brocanteurs, la tête en bas, à la pluie ou au soleil, à la poussière, les jardins se sont fanés, les biches attendent le chasseur…
Mais j'ai connu une brodeuse (il y a bien 20 ans) une artiste, une vraie, qui brodait uniquement au point compté, comme personne, des poèmes, des jardins potagers, des troupeaux de vaches, sur des vieux tissus de lin, des oeuvres admirables, d'une très grande poésie, un savoir faire, une élégance, une originalité, jamais égalés, elle s'appelle Michèle Gleizer, peut-être avez-vous croisé ses oeuvres dans quelques musées ou expositions ? Je viens d'apprendre d'ailleurs, que j'ai raté un exposition d'elle, au mois de juillet, à Paris...
Quand j'ai vu ses oeuvres, je me suis dit : c'est comme ça que j'aurais aimé broder. De la même manière, après avoir lu A la recherche du temps perdu de Proust, je me suis dit : je vais avoir du mal à lire autre chose... J'ai mis des années avant de pouvoir lire à nouveau, des romans...


