Ceci n'est pas un auto-portrait
Faut revenir dans deux mois pour un contrôle, on va regarder si ça bouge, ne vous en faites pas, je suis très confiant, m'avait dit le médecin, le sourire aux lèvres... Juste avant les vacances, c'est pas sympa ! Bon, s'il a dit : je suis confiant, j'ai toutes mes chances, il n'aurait pas dit ça s'il y avait un gros doute, je le crois. Je pars en vacances, on verra ça en rentrant.
Je n'y ai pas pensé du tout pendant toutes les vacances, je voyais la chose encore de très loin, je gardais confiance, aucune raison de t'inquiéter mamie, m'avait dit ma petite-fille qui croit que c'est rangé comme ça pour toujours : tu manges des légumes et beaucoup de fruits, il ne peut rien t'arriver, comme elle tient beaucoup à sa mamie, rien de fâcheux ne pouvait survenir, puisque je me tenais bien à table.
Tout l'été s'est bien passé, j'avais pris mes rendez-vous dès que je suis rentrée, bien sagement, dans l'ordre, parfait, allez, c'est pas la peine de se cacher la tête dans le sable, quand il faut y aller, faut y aller.
Donc j'y allais ce matin... C'était presque l'heure de déjeuner...
La manipulatrice souriante m'accueille comme si j'étais la première cliente de la journée, il était midi, bonjour madame, installez-vous là, je vais vous faire de belles photos, ne vous inquiétez pas, ça va bien se passer, à voix basse je dis : j'espère vraiment oui... Ah ! vous êtes un peu angoissée ? C'est normal, on est toutes comme ça, c'est sûr je suis un peu soucieuse, je ne vous le cache pas, mais bien sûr, c'est naturel, voyez ce matin j'avais une dame qui a pris les choses à a légère, aucun tourment, aucune angoisse, comment c'est possible ça... Comment c'est possible ? Elle avait une soeur qui avait eu un cancer du sein, donc on lui avait conseillé de faire un contrôle, ben voyez, elle était toute tranquille, souriante, vous n'allez pas me dire qu'elle n'y pensais pas, oui bien sûr, ça paraît naturel de s'inquiéter, mais non, elle était toute contente... Moi, je ne la croyais pas, moi, on me dirait ça, je serais inquiète, allez mettez-vous là, je vais vous faire un peu mal, je vais pincer votre sein, très bien, ne respirez plus.
Finalement, elle m'avait mise tout à fait à l'aise, osant me dire : mais bien sûr que c'est inquiétant ces contrôles, du coup je pouvais me laisser aller légitimement à ma petite angoisse du moment, c'était permis. On change de mains, c'est ma collègue qui va vous faire les agrandissements, faut que je parte très vite... Soyez tranquille, on change de mains mais je sais très bien faire les agrandissements, j'étais déjà presque amie avec la précédente, il fallait tout reconsidérer... Parfait lui dis-je, je compte sur vous pour faire de beaux clichés, elle a ri, moi aussi. Elles savent bien les dames, comment ça se passe dans nos petites têtes de femmes contrôlées.
Parfait, maintenant vous passez à côté, le médecin va venir vous examiner, je m'installe sur la table de consultation et je peux vous dire que c'est exactement là que l'angoisse, la vraie, la forte, démarre, ça monte petit à petit, sournoisement, pourvu qu'il ne trouve rien, tout est paisible, il fait beau, mais comment tout ça va finir ? Pendant ces cinq minutes qui durent des heures, je me suis vue mal en point, ça n'arrive pas qu'aux autres, il ne vient pas, c'est bizarre, je commençais même à avoir chaud sans rien avoir sur le dos, j'entendais la musique d'ascenseur, je voyais les petites lumières tamisées, rien ne me décontractait, j'allais vers mon funeste destin, gardons un peu d'espoir, c'est long, il doit y avoir un truc qui ne va pas... Pour un peu j'avais mal à la tête, j'étais résolue à entendre la vérité, mais je n'en menais pas large, croyez moi.
Le voilà qui arrive tout sourire, j'étais sauvée, perdue ? Tout va bien madame, vous voilà tranquille pour une année, me palpe et me re-palpe, d'écho en écho, rien, tout va bien, vous pouvez vous rhabiller, au revoir madame. Ouf !
La belle journée ! Quand le danger est passé, toute la vie reprend des couleurs. Un an à batifoler sans se tracasser de ce côté-là, tiens, je vais m'offrir un beau sandwiche bio, juste à côté il y avait un boulanger qui donnait de l'appétit, ça sentait bon, chaud, c'était beau, justement l'heure du déjeuner était nettement dépassée, je vais dépenser sans compter, ma petite-fille a raison, du jambon avec des tomates, de la salade, entre deux tranches de pain bien croustillant, ça ne peut pas faire de mal...
J'ai choisi celui du milieu

