Le figuier et le tilleul mariés ensemble depuis cent ans...
Le beau jardin qu'elle avait imaginé, planté, surveillé de près, ne lui servait pas de cadre pour écrire... Elle écrivait à la lueur de sa chandelle des histoires qui n'en finissaient pas, pour nourrir toute sa maisonnée...
Les belles maisons anglaises me fascinent aussi avec leurs grandes fenêtres ventrues, décorées par de splendides plantes fleuries. De l'intérieur, on aperçoit les divans qui permettent de profiter du jour avec un livre, une broderie, un thé avec petits gâteaux secs...Ce n'est pas la vie anglaise que j'envie, mais juste leurs fenêtres arrondies qui agrandissent l'espace vers l'extérieur et laissent rentrer la lumière par les petits carreaux... En fait si, je rêve d'une fenêtre où l'on peut être confortablement installée, à hauteur du paysage, des fleurs à portée, je deviens Reine d'Angleterre... Une image glacée, qui ne correspond à rien, qu'à un songe... Être dedans et dehors à la fois !
Dans la maison que je loue pour les vacances, dans le Berry, la vue a beaucoup d'importance pour moi. Dès que j'arrive, je fais glisser tous les rideaux sur le côté, les petites tringles de cuivre s'y prêtent facilement, ainsi d'une pièce à l'autre, j'ai le feu d'artifice de septembre ! Si l'appui de la fenêtre le permet, je sors tout de suite les vases, les choppes, les plats creux, ceux qui prennent l'eau assez haut pour y mettre les fleurs des champs, les abandonnées des fossés, celles qui tiennent si longtemps : elles rendent royale la moindre boîte de conserve, pas la peine de les arranger, les petites devant, les grandes derrière, elles ont leur ordre à elles, elles s'éparpillent naturellement comme les branches d'un pommier, et plantent leurs couleurs directement dans votre coeur.
L'hiver, c'est sans doute la bûche dans le feu qu'il devient primordial de charger dans la cheminée, mais en septembre, quand la douceur de l'air glisse encore comme un voile de mariée entre le ciel bleu et l'herbe encore verte, ce sont les fleurs qu'il est urgent de ramasser.. Je ne défais même pas mes valises, je tire les rideaux, je défais les embrases, j'attache ceux qui ne veulent pas s'ouvrir en deux, et je vais chercher des fleurs... Je vais faire mes premiers pas dans le petit chemin vert qui arrive devant la porte de derrière, il descend jusqu'au pré où il y a des vaches, il poursuit son aventure au-delà de la petite route du village, il faut passer sous les noyers, bien regarder sur les côtés, les boutons d'or, le pissenlit, les mauves, quelquefois un coquelicot en soie... Les graminées sont les seules tiges qui restent droites pendant toute la promenade, elles arrangent si bien n'importe quel bouquet qu'elles font de vous un artiste de talent, pourtant c'est elles qui font tout le boulot..
Le bouquet des champs...
Les fenêtre de la cuisine s'ouvrent sur la pelouse du petit jardin, je vois le grand figuier dont les feuilles s'entremêlent avec celles du tilleul, voilà des années qu'ils coulent des jours heureux, enlacés tout près du vieux puits... On dirait un arbre à deux têtes, ils ont grandi ensemble, spécialistes de l'ombre, ils laissent passer sur la table, installée juste en dessous, les petits frétillements de soleil, qui font valser les fleurs de la toile cirée.
Du matin au soir, quand je suis à la campagne, toutes mes fenêtres ont les yeux grands ouverts, le soir, j'attends la première étoile pour fermer les double-rideaux, il ne faut rien rater des couleurs du jardin, du chant des oiseaux, du beuglement des vaches, et même du bruit de la pluie quand elle s'en mêle, et qui rendent la tombée du jour si bouleversante.
Sitôt levée, en même temps que le petit déjeuner, j'ouvre mes fenêtres jusqu'aux premiers frimas... Je reste le nez collé aux fenêtres avec vue sur le jardin, et je refais mon petit monde, le vert, là, qui pousse partout, le moindre brin d'herbe devient un plaisir sans cesse renouvelé, comment vais-je faire pour m'en séparer ?
Revoir les tours de ma banlieue, les fumées grises qui bouillonnent à l'horizon, l'autoroute qui défile à toute allure, et puis tout au-dessus, il y a les nuages de Tiepolo, identiques, depuis des siècles...
De ma fenêtre, les ciels des tableaux...

