Vous allez bien ? Oui, oui, tout va bien, tant mieux, mais dites-moi, et je désignais du doigt le rectangle blanc avec le bolduc un peu lâche, c’est la fête ce soir ? Enfin la fête, si on peut dire, oui, c’est mon anniversaire, ah ! Bon anniversaire, vous allez faire un bon dîner, alors ? Non, non, pas du tout, mon fils n’est pas là, il travaille tard ce soir, mais ça n’a aucune importance, à mon âge maintenant, on ne fait plus attention à ces choses-là… Elle me dit tout ça avec le sourire, et un petit mouvement de tête qui fit valser ses cheveux blonds de chaque côté de son visage.

Nous n’avons pas parlé des gâteaux, je trouvais que pour une personne le paquet était très avantageux, aura-t-elle eu l’idée de manger plusieurs desserts à la fin du petit repas du soir ?
Bon, mais ça va quand même ? Pas de problème, oui, tout à fait bien… En sortant de l’ascenseur, elle me dit, Oh ! Mais ce n’est pas mon étage, nous étions allées trop haut, distraites, comme quand on loupe sa station de métro, le nez dans son livre ou la tête dans ses pensées, il lui fallait redescendre d’un étage, faire marche arrière… Pas bien grave, ne vous en faites pas, bonne soirée, oui, bonne soirée à vous, nous avons fait juste un petit tour d'ascenseur pour votre anniversaire…
La porte se refermait tout juste quand elle me dit, et vous, c’est quel mois votre anniversaire ? C’est en juin, j’ai encore du temps, passez une bonne soirée, à bientôt. Finalement, j’étais bien contente de voir passer le mois de février avant le mois de juin, et comme nous n’avions rien dit de l’année, je pouvais largement me dire que j'étais la plus jeune, j’avais gagné cinq mois de navigation à vue.

En refermant ma porte, ma pensée s’est entièrement concentrée sur elle, son caddie, son paquet de gâteaux, sa solitude et son anniversaire…
Quelquefois, avez-vous remarqué comme l'idée même de l’anniversaire se transforme en un tour de main ? Regrets, chagrin, angoisse se livrent bataille, passé un certain âge, on n'a plus envie de fêter son anniversaire, on a même envie de l’effacer, de le clandestiniser, si tout le monde a oublié, c’est très bien, on reste dans le flou, encore une année de gagnée…


Ma voisine avait le sourire d’un soir de tristesse, ni militante de l’abstinence, ni décidée à faire la fête, entre deux étages, mi-figue mi-raisin, avec sa boîte de gâteaux tenue légèrement par le bout de ficelle dorée, j’espère bien que les douceurs vont la consoler un peu ?
Il y a mille et une manières de penser à son anniversaire, dans la joie ou dans la peine, ça dépend peut-être aussi du moment qui vous saisit quand vous commencez le compte à rebours… Plus les années à fêter augmentent, moins on veut faire d’invitations, on renâcle, mais non, c’est pas si important, un an de plus, un an de moins, où est la différence, la liste n’en finit pas de justifications négatives, on verra l’année prochaine, à quoi bon….

Et puis, au beau milieu de ces pensées, le matin au saut du lit, ou en plein après midi, en trente secondes sans tambour ni trompette, on voit tout autrement : tiens, mon anniversaire approche à grands pas, si j’invitais tout le monde, ça serait super chouette, alors, qu’est-ce que je vais faire, une énorme crème au caramel, un bon cake aux fruits confits avec sa crème anglaise, non, de la glace, c’est bien aussi, et si j’achetais le gâteau chez un grand pâtissier de Paris, mais oui, où avais-je la tête ? Il faut que je pense à renouveler mon thé parfumé, du café, des petits chocolats, tout le monde en raffole, j’ouvre une bouteille de champagne ? Oui, bonne idée, allez, je fais mes invitations, je ne vais quand même pas me priver d’un si beau jour, après moi le déluge, plus on est de fous plus on rit, la vie ne repassera pas deux fois, c’est maintenant, voyons voir la liste des grands, des très grands faiseurs de gourmandises, j’aime beaucoup l’idée… Il faut descendre à quelle station, déjà, pour y aller ?
Bon anniversaire chère voisine ! Moi c’est en juin, j’ai tout juste le temps d’y penser…