lundi 16 avril 2018

Une journée à la campagne !


Le chemin des bouleaux

Dans les chemins de campagne, j'avance à l'aveugle, les yeux grands ouverts. Les chemins nous font de l’œil, nous hésitons... Si nous allions par ici ? Et nous allons par là... À l'aventure, bien balisée quand même...

Quel bonheur, le ciel était d'un bleu de peintres vénitiens : Tiepolo, ou Cima da Conegliano... Je ne vais jamais à la campagne pour "marcher, faire des kilomètres", j'y vais à petits pas, pour mieux regarder, entendre, surtout le silence, sentir, respirer, admirer l'admirable nature. Et justement ce jour-là, j'ai entendu des chants d'oiseaux que je croyais disparus pour toujours, il y avait du nouveau dans les prairies, ils s’égosillaient, c'était extrêmement touchant, rare, voire exceptionnel. Je n'y connais pas grand chose en chants d'oiseaux, je n'en reconnais aucun, sauf la pie peut-être, mais ils me réjouissent tous. Sur mon balcon du Grand Paris, je ne vois que des pigeons muets, que je m'empresse de chasser en claquant des mains... Je vais dans les chemins de campagne le plus lentement possible, pour déguster les arbres, les fleurs, l'herbe et les ruisseaux, comme du miel... Chaque petit détail requiert mon attention, je ne néglige rien de ce qui passe devant mes yeux, j'aime bien faire des photos, bavarder avec mon amie de campagne, enlever ma veste, trop chaud, la remettre, trop froid, m'asseoir sur un tronc d'arbre, une grosse pierre, un banc, dans l'herbe je ne peux pas car j'ai mal à mon genou droit, me relever demande trop d'effort... Dommage ! Quelquefois même, à cause de mon articulation, j'ai manqué de liberté totale pour me rouler dans les prairies d'été, m'asseoir directement dans l'herbe n'est pas envisageable sans mains secourables pour la remontée... Il faut bien que jeunesse se passe, trépasse...

Nous étions descendues à Saint Rémy-lès-Chevreuse dans les Yvelines, un coup de RER et nous y étions, nos sacs étaient remplis de petits riens, pour boire chaud, manger léger avec la perspective-plaisir de la pause déjeuner, décrétée selon les bruits de nos estomacs, allez, si on se posait, j'ai faim, moi aussi ! L'endroit était toujours parfait, au soleil ou à l'ombre... On sortait les sacs en plastique, les couverts en argent, les fruits tranchés à l'avance qui barbotaient dans le jus de citron, à chaleur ambiante, la salade bien composée, le jambon, l’œuf dur, chacune avait prévu un en-cas selon ses goûts, pour le pain on verrait bien en chemin, le boulanger n'est jamais loin dans ces petits villages...

Mais nous n'en sommes pas encore à la pause, place aux paysages et aux bavardages......


Nous en étions au début : du vert et du bleu


Il y avait foule sur le bord de la route, les arbres nous accompagnaient


Et voilà la belle petite rivière qui serpente

Il suffisait de suivre le cours de l'eau, je ne me souvenais de rien, mais mon amie connaissait les chemins qui mènent au "chemin de Racine"... Voilà des années que nous n'y étions pas venues, tout me paraissait inconnu, il ne me restait rien de familier... Presque rien...


Racine, nous étions dans ses pas

En suivant le cours de l'eau, dans un petit chemin privé, pour les riverains et nous, elle avait commencé à  me parler...


La coulée bleue

Au début de son récit, tout était gris, pesant, oppressant, elle me disait : Danielle, je me sens toute noire à l'intérieur. Elle commença à faire tout défiler à l'envers : les hommes de sa vie, les enfants, les parents, le travail, les embûches d'un parcours difficile... Mais comment j'ai pu vivre tout ça, j'ai fait tant d'erreurs, tant de mal, tant de maladresses... Avec ses mots, tout était sombre dans son histoire que je connaissais assez bien. Nous poursuivions notre chemin le long de la petite rivière, je faisais quelques photos, l'oreille au aguets, nous nous exclamions devant ce printemps de l'année, la beauté du jour avec soleil, et je m’efforçais de remonter à contre-courant de tout ce qu'elle me racontait sur ses chagrins passés et présents, et aussi ses regrets profonds, ses malaises ressentis, ses culpabilités obsédantes. Je tâchais de remettre une à une les pièces de son puzzle à l'endroit, aux bons endroits, je braquais à droite quand elle allait à gauche : mais non, voyons, tu ne vois pas bien les choses de ta vie, laisse-moi te les raconter avec mes yeux, mon cœur, fais-moi confiance, j'y vois plus clair que toi... Nous riions de ma proposition si amicale, et je lui ai raconté sa vie comme elle ne la voyait pas, comment as-tu pu supporter ceci et cela, tout le monde s'y serait emmêlé les sentiments, c'était si difficile à comprendre, tu t'es tellement bien débrouillée, toujours seule pour tout décider, rappelle-toi comme tu as fait les bons choix dans ces moments-là, sans doute par nécessité, dans l'urgence, mais tu as bien fait, rappelle-toi, tu ne te souviens de rien ? Comment aurais-tu pu faire autrement ? À chaque coup dur qu'elle racontait, je trouvais une caresse qu'elle avait oubliée. J'ai mis du sable chaud sur les pierres coupantes de ses mots, j'ai dit des paroles plus douces que les siennes quand elle se faisait des reproches amers. Oui, oui tu as raison de me rafraîchir cette mémoire-là ! Elle riait, j'avais envie de t'en parler, tu penses vraiment que j'ai fait ce qu'il fallait faire, j'en doute encore aujourd'hui, plus encore aujourd'hui qu'hier, j'ai du chagrin ! 

Dans sa voix, j'entendais ses sanglots, les miens n'étaient pas loin, je continuais la reconstruction, comme un maçon inexpérimenté, nous étions toutes les deux sur ses chemins escarpés, pas de temps à perdre, les heures de nos vie avancent inexorablement... Souviens-toi, ne pense pas comme ça, contre toi-même, tu te déchires, inverse tes pôles, mets le cap sur le sud, laisse le nord, le froid, le sombre derrière, souffle sur la bonne boussole...Tu penses vraiment que j'ai bien fait ? Si j'avais su ce que je sais aujourd'hui... Mais mon amie, ma sœur, bien sûr, quand la mémoire nous revient nous avons déjà fait un bon bout de chemin, pourtant il ne faut pas désespérer, tu as fait ce que tu devais faire, n'aies pas peur, c'était bien, je t'assure, les coups tordus, nous en faisons tous, c'est obligé. Sans doute personne n'aurait mieux fait que toi. Bien sûr, il aurait fallu savoir alors ce que nous savons aujourd'hui... Nous  riions... 

Sa vie l'avait mise en pièces, elle avait résisté vaillamment... Tout en suivant la rivière avec précaution, le sentier était étroit, j'avais sorti les bouées de sauvetage pour elle et pour moi, nous pataugions dans les eaux à vif de nos parcours personnels. Comme dit souvent mon fils aîné : "dans les histoires des autres, nous sommes champions du monde" (cela ne vous rappelle-t-il pas un sauvetage amical, alors que vous étiez vous même au milieu du guet ?) Dans notre vie, quand nous saignons de nos blessures, nous tournons en rond comme un poisson dans son bocal, sans changer l'eau pendant des jours, nous buvons le bouillon ! J'ai pu, comme un marin d'eau douce, avec un certain succès, la déposer sur sa rive plus tranquille, moins abattue, presque prête à se pardonner les fautes qu'elle pensait avoir commises... Remettons nos pendules à l'heure, mon amie, ma sœur, pressons-nous, le temps s'agite dans nos cœurs et dans nos corps... Méfions-nous de nos pensées, elles nous accusent plus souvent qu'à notre tour, ne les laissons pas faire, ne les écoutons même pas, elles mentent... Gardons de la douceur, de l'espérance, de la confiance pour vivre doucement les dernières boucles de nos vies... Ne pleurons pas. Marchons, mon amie, écoutons les oiseaux...


Tout le long de l'eau, nous avons parlé


Tout le long de l'eau, nous avons parlé


Tout le long de l'eau, nous avons parlé

Alors seulement, quand presque tout fut dit,  un peu consolées, rapprochées, nous avons fait la pause... Le soleil était au plus haut, nous avions trouvé un superbe banc de pierre, à chaque passant nous donnions du : bonjour, bon appétit ou bonne après-midi, bon printemps, selon les circonstances...

Elle avait dévissé la bouteille thermos, le café clair fut pris avec délice. Ensuite, nous avons visité la petite église de Saint-Martin de Chevreuse, construite et consolidée, changée, rafistolée du XIIe au XXIe siècle, elle en a vu de toutes les couleurs, mais au final, quand on en franchit le porche, on croirait qu'elle avait été terminée  au temps du jugement dernier,  rien n'avait bougé depuis, tellement les restaurations étaient parfaites...


L'église Saint-Martin, un joli pic dans le paysage


Un bel ensemble remanié de tous côtés



Trois petits tours, et nous partons à l'assaut des hauteurs, des creux et des bosses... Il faisait tellement beau le jour de notre promenade que nous ne pouvions croire que le terrain boueux nous ferait rebrousser chemin...

Pourtant, il a bien fallu, la pluie des jours derniers avait si bien détrempé le sol que nous marchions allègrement dans la gadoue, le nez sur nos chaussures crottées...


Les grands stères de bois

Nous ne sommes pas allées jusqu'à l'abbaye de Port-Royal des champs (il ne reste aujourd’hui presque rien de ce monastère fondé en 1204, témoin de l’histoire de l’abbaye de Port-Royal et du jansénisme). Nous y reviendrons par beau temps,  bien sec depuis plusieurs jours... Avec plaisir !

En revenant nous avons vu des arbres jumeaux...



Les frères jumeaux

Je ne sais pas pourquoi, mon amie prit un chemin de retour plus long que ce qu'elle prévoyait, elle pensait à mon genou et me disait : Danielle, j'ai fait une bêtise, la gare du RER est encore loin, tu vas tenir ? Bien sûr, pas de problème, avançons, mais au carrefour de deux petites routes, une voiture s'arrêta près de nous et nous offrit ses services : je vous emmène si vous voulez, la gare n'est pas loin mais à pied, vous en avez pour un moment ! Notre ange gardien nous déposa au pied de la gare... Nous avions au moins 15 km dans les jambes, un bon thé, un sachet de paracétamol chacune (un pour le mal de tête de mon amie, et un pour mon genou) pris dans un bistrot accueillant nous remis sur nos quatre pattes...

J'ai gardé longtemps le souvenir de cette promenade et des mots que nous avions eus pour nous bercer... Nous consoler...

À la prochaine les amis, prenez soin de vous, la vie passe comme l'éclair !

8 commentaires:

Marie Claude a dit…

Une promenade printanière bien agréable, tes photos sont superbes et petit coup de coeur pour cette église.
Cette balade a été propice aux confidences et tu as su être de bon conseil pour ton amie qui doit apprécier ta compagnie précieuse.
De beaux souvenirs vous resteront à toutes deux.Des moments de partage qui ont une valeur inestimable!!
Toi aussi chère Danielle prends soin de toi et profite,profite, le temps "file" à toute allure,
Des bisous du soir

siu a dit…

Des lieux superbes, chère Danielle, tout comme tes tableaux, pardon, photos: l'une plus belle que l'autre...
ça fait pas longtemps, je pensais avec conviction que "la qualità della nostra vita dipende dalla qualità dei nostri pensieri" (pas besoin de traduire je crois), et c'est incroyable à quel point ton empathie est capable de changer de manière positive les pensées, meme les plus noires, de ceux qui ont la chance de partager un bout de chemin avec toi; je me rappelle aussi de ce chauffeur de taxi que tu n'avais jamais vu avant et dont les pensées étaient si sombres et amères elles aussi, mais plus après t'avoir rencontrée...

Tu sais, moi aussi mon genou droit me fait souffrir de temps en temps et m'empeche désormais les longues promenades: "mal comune, mezzo gaudio" (peine partagée diminue de moitié, devise dont je ne suis d'ailleurs pas vraiment convaincue...).

Un grand merci encore une fois pour ton récit, et gros bisous du soir!

Danielle a dit…

Marie Claude, merci pour ton petit coup de cœur :-)

Des moments de partage qui font du bien...Vraiment du bien...

Oui, tu as raison Marie Claude le temps file à toute allure...

Demain il fait beau, je sors au soleil...

Je t'embrasse fort.

Danielle a dit…

Bien sûr Siu pas besoin de traduction pour cette jolie vérité !

Tu te souviens de ce chauffeur de taxi, c'est vrai...

Tu sais, j'espère qu'il a pu faire quelque chose pour lui-même :-)

Moi aussi les longues promenades me sont interdites, me reste encore les anti-inflammatoires pris de temps en temps pour sauver la mise :-)je me souviens du temps où je pouvais traverser Paris à Pieds !

Merci à toi, pour tes paroles.

Je t'embrasse du soir.

siu a dit…

Oui, tu avais su le secouer, au sujet de ses mauvaises habitudes, avec ta chaleur amicale et attentive mais aussi toute l'énergie qu'il fallait, c'est à dire sans lui faire de concessions: ce qui est bien plus difficile que de se limiter à quelques mots doux et consolatoires, et ça meme avec nos amis et nos proches, donc à plus forte raison face à un inconnu. Qui d'ailleurs au bout de quelques secondes ne l'était plus, pour toi, et je suis sure que tu avais changé sa soirée, capable comme tu l'avais été d'arracher, tel un rayon de soleil, ce voile épais, ce fond de tristesse qui plongeait cet homme dans un état très proche de la dépression. Je ne parierais pas, c'est vrai, sur la certitude qu'il ait vraiment changé sa vie d'une façon plus souhaitable; et pourtant c'est quand meme une possibilité. Mais ce dont je suis sure c'est que dans les moments où il y pense, à prendre un nouveau chemin, le souvenir ineffaçable de cette vieille et si jeune dame qui c'était occupé de lui le temps d'un trajet en taxi demeure pour lui un aide non négligeable.

Pour en revenir à nos genoux... moi je suis beaucoup moins audacieuse que toi: parfois je préfère prendre le bus meme pour une distance pas vraiment longue, plutot que de risquer que ça recommence à ronger, voilà... moi aussi je penserai à toi pour essayer d'ètre, quant au chapitre marcher, moins pessimiste et craintive.

Je t'embrasse fort depuis un bel matin ensoleillé.

Danielle a dit…

Chère Siu, Merci d'y revenir, oui je me souviens, j'avais été impressionnée par la capacité de cet homme à retourner la situation pour lui-même, c'est vrai qu'à plusieurs reprises je lui ai dit : non ça ne sert à rien, il vaut mieux faire ceci, cela, il m'a crue... Il était prêt je crois, il s'est mis à y croire, j'ai été très directe :-))

C'est vrai, tu as raison il était triste et sans espoir...

Ma conviction sans doute lui a redonné du courage ?

Ce matin je m'apprête à faire une belle promenade vers Créteil... Avec une amie, il fait beau, le ciel est bleu, et j'ai mon anti-inflammatoire en poche...:-)

Sois plus optimiste... Ne crains rien.

Je t'embrasse fort ce matin.

Brigitte a dit…

Un très beau partage et une grande écoute en ces lieux apaisants .Ton amie est certainement rentrée requinquée et par cette balade et par ton écoute attentive .
Bises du jour très ensoleillées . Excellent week-end estival à toi

Danielle a dit…

Merci chère Brigitte, pour ta fidélité réconfortante...

À toi aussi un WE doux, beau et apaisant.

Je t'´embrasse fort, à très vite dans mes lignes...