dimanche 12 février 2012

Les micro-risques de ma vie...



Depuis que je suis enfant, j'ai recherché les micro-risques de la vie... Vraiment micros, riquiquis, visibles juste pour moi, je voulais sans cesse tester jusqu'où pouvait me mener un geste maladroit sur un objet fragile... Drôle d'idée me direz-vous, je vous raconte l'histoire.

Dans notre salle à manger, je m'en souviens comme si c'était hier, il y avait une petite table basse en miroir à double plateaux : sur le plateau inférieur, il y avait largement la place de placer de petits objets, la table avait des jolis pieds en bois foncé, légèrement incurvés, comme un cou de cygne, ses quatre pattes fines et légères la rendait vulnérable aux coups portés par inadvertance par le passage des humains ou de l'aspirateur.

Entre les deux plateaux de cette table, le premier en glace, le deuxième en miroir, ma mère exposait un tas de petits objets en porcelaine de Limoges, il y avait ainsi une salle à manger et une petite chambre à coucher miniatures, des petites boîtes, des petits pots, des animaux en verre soufflé, très fragiles : les rossignols sifflaient à tue-tête par ici, perchés sur des branches transparentes au bout desquelles il y avait quelques feuilles vertes...

Les petits objets étaient bien à l'abri entre ces deux plaques de verre, l'appartement pour puces savantes et la ménagerie au grand complet, rien n'y manquait, comment peut-on faire d'aussi belles choses, interrogeaient nos regards enfantins ?

Régulièrement maman demandait à ses enfants, encore très jeunes (entre 7 et 9 ans), de participer aux soins de ménage du logement, l'invitation  se faisait d'une manière ou d'une autre, par des petites tâches... Je ne peux pas dire que je m'en faisais une fête, mais contrairement à ce qu'on pourrait attendre d'une jeune enfant, je n'en ai pas gardé de phobie, bien au contraire. Nous aimions, mon frère, ma soeur et moi, compter dans le coeur de maman en faisant propre, comme elle aimait.


Je n'ai trouvé ni les oiseaux ni les chants sur internet, juste ce bouquet de couleurs...


C'est d'ailleurs précisément auprès de cette petite table et de ses petits objets que je prenais le plus de risques, je m'amusais à me fixer des challenges, pour rendre le travail d'époussetage de meubles compatible avec mon souhait de faire vite et bien, je n'aimais pas faire le ménage à la folie...

Voilà comment j'opérais : au lieu de prendre délicatement chaque minuscule objet et de le déposer dans le chiffon à poussière, bien doucement, je formais avec ma main gauche une cuillère, et je rabattais d'un coup,  avec un seul geste, la salle à manger et la chambre à coucher dans ma main droite, que je mettais tout contre la table pour recevoir en vrac la précieuse livraison. Le jeu "à risque considérable" consistait à synchroniser les deux gestes avec une énorme précision pour que rien ne casse...

Ainsi, au bout de deux ou trois gestes, j'avais libéré le dessus de la table et je pouvais en épousseter tranquillement toute la surface, je gagnais un temps fou et surtout j'évitais la répétition d'enlèvement de chaque petit objet, je faisais glisser chaque lot d'un seul coup, comme une poignée de perles...

Chaque opération réussie était une victoire, rien de cassé, rien de fêlé, je pouvais tester mon habilité et mon intelligence, pensez-donc, moi je me débrouillais pour faire la même chose que maman mais en un temps record, bien sûr, en secret... Tout marchait à merveille.

Pas question que maman soit au courant de ma technique, qu'elle n'approuverait pas, j'en étais sûre.

Mon histoire se termine bien, et j'en suis très fière, au cours de ma longue carrière de petite fille époussetant des objets fragiles, je n'ai eu aucun échec.

Ma mère n'en a jamais rien su, je faisais vite et bien, un point c'est tout. Aujourd'hui, je rends donc public un évènement très important de mon enfance : très tôt, j'ai pris le risque de tout casser... Si je n'ai connu que des succès dans ce travail périlleux, je ne peux en dire autant de tous les objets de la maison qui me sont passés par les mains, vous comprendrez qu'au stade où je m'aventurais je n'ai pas pu exercer mes talents sur tout avec la même dextérité, j'avais même une solide réputation de casseuse, de brise-fer, de maladroite.

C'est à la faveur d'un autre micro-risque pris récemment, que le petit balayage sur table de mon enfance m'est revenu...


Voyez comment les petits faits d'aujourd'hui s'enclenchent dans les micro-souvenirs d'hier : j'étais au téléphone à discuter de tout et de rien, comme j'aime le faire, la conversation m'avait conduite devant une console où j'installe mes orchidées, en pleine forme cette hiver, le bavardage allait bon train... Tout en discutant je fais des kilomètres dans mon appartement, je ne reste pas assise dans un fauteuil comme tout le monde, il faut que je bouge, bien souvent je passe d'une pièce à l'autre, toujours attentive aux paroles, j'ai besoin de remue-méninges, de micro-marathons pour me mettre les idées en place... Donc je parlais devant les orchidées, et entre les paroles je distingue tout à coup une fleur fanée, impossible d'attendre ! Alors d'un coup d'ongle je pince la tige et hop ! Je m'aperçois que j'avais coupé une belle fleur boutonnante qui ne demandait qu'à vivre sa vie... J'ai réalisé alors que j'avais cru possible de lier le bon geste à la parole, parler est une chose, bien observer en est une autre, j'ai raté mon coup et ça me coûtait une fleur...Un petit souvenir plus ancien s'est mis aussitôt à murmurer... L'enfance avait laissé au fond de moi des coups de victoire, mais aujourd'hui, deux actions, parler et couper, n'avaient pu se synchroniser parfaitement...

Depuis, je regarde ma plante fleurie mauve, saignée à blanc d'un coup d'ongle, la cicatrisation s'est faite en plusieurs jours, sur la branche une autre fleur s'apprête à voir le jour...

L'histoire se termine bien, les fleurs me font de beaux cadeaux, aucun risque de répéter l'opération... J'espère...

6 commentaires:

isis a dit…

quelle belle histoire, si bien racontée, qui fait de la vie une aventure de chaque instant!
Vous avez un tel talent de narratrice, chère Danielle, vous devriez vous lancer dans l'écriture de tout un livre...il serait à coup sûr passionnant.
Merci beaucoup pour cette joie quotidienne de vous lire.

Danielle a dit…

Chère Isis, merci de votre passage et de tous vos mots... Ecrire un livre ? L'aventure serait bien trop ambitieuse pour moi, mes mots ne sont peut-être pas assez grands :-)))

Les messages de mes passagers sont déjà d'énormes plaisirs...

Bonne journée Isis à tout bientôt.

Anonyme a dit…

Vos "merveilles" sont des merveilles si joliment écrites.
M.17

Danielle a dit…

M.17, vous me touchez énormément, merci.

Bises du soir

Michelaise a dit…

Ton histoire est tellement belle : comment un incident furtif, à peine perceptible, contient en fait d'autres indices ! qui soudain, va savoir pourquoi, remontent à la mémoire. J'avoue avoir pratiqué aussi souvent la provocation ou le test envers les objets ou les événements : en y ajoutant une petite touche de superstition "si ça passe, sans casser, c'est que tel ou tel autre événement attendu ou espéré, se réalisera", ce qui, bien sûr, est le summum de l'absurde mais se révèle très rassurant.
Un mot enfin sur le plaisir de casser, parfois !! mais ce n'est pas le sujet du billet n'est-ce pas ?

Danielle a dit…

C'est vrai Michelaise, un coup d'ongle m'a rappelé un coup de main...Tu as raison les prophéties, les mots magiques, nous les avons tous en nous, si peu, rarement, jamais efficaces mais avec "on ne savait jamais" il fallait bien tenter :-)))

Bien sûr le plaisir de casser... Voilà une belle idée à exploiter :-)))

Merci Michelaise, je t'embrasse fort du matin.