dimanche 22 mai 2011

Marianne, Marianne, que faites vous ?


Dans mon post du 27 mars dernier, je vous ai raconté ma rencontre avec Marianne, cette belle dame de 83 ans qui allait cueillir les pommes de son verger, dans un panier. C'est pourtant beau, son bel âge, pour aller faire son marché...

Je l’avais vue de très loin, penchée du côté de sa canne, sous l’arbre du Paradis…

Elle était en orange, le pré en vert amande, le ciel d’un bleu layette… Il faisait beau, le très beau temps de septembre, l’été indien de l’Indre.

Ma Marianne n’avait pas bonnes jambes, mais une langue bien pendue, j’en ai profité pour entendre ses paroles, c’est une musicienne des mots, elle les dit comme il faut, avec toute la sagesse du temps, toute la beauté retrouvée des mots anciens, ajustés de près aux sentiments... La malice de son regard, l’analyse de sa vie sont remarquables, elle vide son sac, précieux, satiné, élégant, plein de coins et de recoins, elle tient les cordons de la bourse, mais pas tous, car souvent elle dit, je ne sais pas…

Marianne, que j’ai refusé d’appeler Christiane, Marjolaine ou Sophie par souci d’anonymat, car je ne peux pas l’appeler autrement que Marianne…

Ceux qui vivent autour de moi et qui la connaissent, me disent périodiquement, tu as des nouvelles de Marianne ? Tout va bien ?

Mais voilà près d’un mois que Marianne ne va pas bien, j’avais tellement peur d’avoir de mauvaises nouvelles, que je me disais ah ! Oui, tiens, il faut que je l’appelle… Et je ne le faisais pas. J'ai toujours trouvé des tas de choses à faire au moment où je n'avais rien de mieux à faire que de lui téléphoner...

Aux dernières nouvelles justement, Marianne n'est pas bien, elle souffre de tout, du souffle, de l’appétit, de la fatigue… Elle a besoin d’être à plusieurs pour faire toutes les choses qu’elle faisait seule depuis toutes ces années…

Marianne, Marianne, que faites-vous ?

J’ai des nouvelles par sa fille que j’entends crier, pleurer, rouspéter au téléphone, elle se débat pour sa mère entre les médecins qui ne comprennent rien : mais bien sûr, elle peut rentrer chez elle, pas de problèmes, elle va aller de mieux en mieux... Mais comment ça elle peut rentrer chez elle, toute seule ? Et comment elle va faire les courses, la vaisselles, à manger, se laver ? Vous comprenez Danielle, tout le monde s'en fout, forcément, ça fait tempêter, elle veut rester dans sa belle maison Danielle, et moi aussi je veux qu'elle y demeure, je fais tout pour ça, je me bats.


Elle aurait bien voulu que les autres frère et soeur l'aident mieux, se déplacent plus souvent, mais ça ne se fait pas assez vite, la rouspétance est vive, moi je veux que maman soit bien... Vous avez raison Françoise, faites tout ce que vous avez à faire avec votre mère, c'est le moment d'en faire beaucoup, n'attendez rien de plus, battez-vous pour elle un point c'est tout. Les comptes à régler ils attendront, ne soyez pas pressée pour les soustractions, il sera bien temps plus tard, beaucoup plus tard. Elle m'a dit oui.

Un peu d’hôpital, un peu de maison, beaucoup de soucis, pas beaucoup de souffle, même sa belle terrasse est trop froide, le fond de l'air n'est pas assez réchauffé, pourtant le ciel est bleu, c’est le printemps, il fait doux, mais Marianne est fragile comme un oiseau qui a pris l’eau…

Tout était si facile quand je venais la voir, c’est vrai, c’est moi qui faisait le thé, j’apportais le cake, et les conversations de salon se faisaient dans le jardin, elle n’avait ni chaud ni froid, on se regardait dans les yeux, elle croisait les jambes et les bras, juste un peu mal à la hanche… Rien ne l’empêchait encore de m’accompagner jusqu’à la petite barrière de bois, on se faisait des signes de la main, comme des petits moulins… À demain, dormez bien !

Après, tous les ans, j’ai poussé la barrière en criant de loin : Marianne, c’est Danielle, c’est moi, ne bougez pas, et son petit chien venait presque me lécher les pieds… L'automne dernier, ils étaient deux à bouger la queue, c'est solide un animal, ça fait chaud, c'est présent, elle aime bien Marianne en avoir deux maintenant, elle me l'a dit.

Marianne, Marianne que faites-vous ?

Attendez que je vienne vous voir, nous y serons très vite à l'automne, si je peux, je descends même avant l’été, soyez forte, c’est toujours au plus faible qu’on demande d’être le plus fort, vous avez remarqué ? Bien sûr, je l’ai appelée plusieurs fois, depuis que ses forces ont rapetissé, vers 14h c'est le mieux, m'avait dit Françoise qui connaît par coeur ses bons créneaux horaires. Ça ne va pas fort fort, j’ai besoin de monde, je ne peux plus faire grand chose toute seule, je me sens fatiguée, il faut que je réfléchisse Danielle, je vais dormir un peu, il faut que je réfléchisse, je veux rester dans ma maison, mais comment je vais faire ?

Marianne, trouvez des solutions, mais restez forte, remettez-vous vite, allez, faites des efforts, combattez le poids des ans, je vous en prie, ne soyez plus malade, restez dans votre belle maison, près du vert de votre verger, près des pommes du Paradis, je veux toujours voir vos chiens remuer la queue et me lécher les pieds, quand je viens manger le cake avec vous, restez pour moi s’il vous plait, c’est ça que j’avais envie de lui dire à ma Marianne… Mais je n’ai rien dit, j’ai pleuré, une fois que j’avais raccroché.

Marianne, Marianne, je compte sur vous pour allez mieux, vraiment mieux, l’été arrive, d’ici peu il fera vraiment chaud, vous pourrez sortir sur la terrasse, on dira au vent de s’arrêter à la barrière… On parlera des choses du monde, de votre monde, devant un bon thé et des gâteaux… Je vous raconterais Paris, ma vie et tout le reste, le monde qui va mal aussi, vous n’évitez rien, je le sais, avec votre lucidité, votre fatigue, votre réflexion… Danielle, je ne sais pas si j’ai très envie d’aller plus loin… Je ne veux presque pas l'entendre.

Marianne, Marianne, attendez-moi, j’arrive… Nous avons tant de choses à nous dire.



10 commentaires:

norma c a dit…

Une belle histoire d'amitié, touchante comme toutes celles que tu sais si bien bous raconter, Danielle...
Et ce drame de la vieillesse, aussi...

Marie-Josée a dit…

Essaie peut-être de descendre avant l'automne, pour ne pas avoir de regrets comme Gabrielle Roy! Je m'aperçois, en lisant ton billet, que les gens qui prennent de l'âge ne sont pas mieux traités de part et d'autre de l'Atlantique et c'est bien dommage que ceux qu'ils ont élevés ou accompagnés aient parfois la mémoire aussi courte. Bonne journée à toi quand même!

Danielle a dit…

Merci Norma de ton passage et de tes mots, oui, l'amitié et la vieillesse je les aime...

Bonne soirée à toi.

Danielle a dit…

Marie-Josée, oui tu as mille fois raison, je ne sais pas si je vais pouvoir descendre avant septembre, je suis très ennuyée de cela... Oui, de l'autre côté de l'Atlantique c'est pareil... La mémoire est aussi courte...

A tout bientôt à toi.

Miss Lemon a dit…

" On dira au vent de s'arrêter à la barrière "

Cela sonne comme une fin et aussi comme un début, c'est pourquoi tant de poésie et d'émotion se dégagent de cette histoire ainsi conter.

Danielle a dit…

Oui Miss, j'espère que le vent s'arrêtera à la barrière...

Je suis confiante !

Merci d'être passée Miss.

Enitram a dit…

Oh comme je sens bien ce que tu ressens ! Où allez vous comme ça Marianne, Marianne, Marianne???
Une histoire vraie plus qu'émouvante !
Bon week-end Danielle

Danielle a dit…

Enitram, merci de me comprendre si bien, j'ai de bonnes nouvelles, nous avançons pas à pas...

Bon WE a toi, à bientôt.

autourdupuits a dit…

Danielle ton "histoire" toujours aussi bien contée est un peu celle de la mère d'une de mes amies décédée dont je m'occupe.
Difficile de leur donner le goût de vivre lorsqu'ils ne l'ont plus.
Voici ses mots qu'elle m'a encore dits il y a peu
"Vivre n'est rien mais qu'ils est difficile de mourir"
Et c'est vrai que dans notre pays il est difficile de mourir de toutes les façons,nos dirigeants devraient se pencher un peu la-dessus
Bon WE

Danielle a dit…

merci Françoise ce que tu dis sur la mère de ton amie, fait du chagrin aussi... Et quelle lucidé... Tu m'avais parlé déjà une fois de cette dame... Ton amie devait être rassurée de te savoir là pour elle. Moi aussi je pense qu'il doit être bien difficile de mourir quand on aime la vie...

Merci d'être passée.

Passe un très bon WE.