dimanche 13 juin 2010

La soie de la passagère...























J’avais une bonne 1/2h d’avance, la gare était grande, il fallait surveiller l’heure, trouver le quai, monter dans le wagon, et bien se placer (je n’avais pas réservé) dans le sens de la marche, dans l’espace salon de quatre places, si possible, pour bien réussir son voyage, c’est très important.


Comment regarder un paysage dans le sens contraire de la marche, on loupe tout : les fleurs, les vaches, le ciel, les rivières, on voit tout à l’envers, c’est très contrariant, mauvaises humeur assurée, voyage gâché !

Regarder par la fenêtre, c’est bien plus urgent que de lire, ou d’écrire, réfléchir on peut faire les deux choses en même temps, tandis que le paysage ne repassera pas deux fois…


Cinq minute avant le départ, une dame vient se placer à côté de moi, gentille, la soixantaine un peu passée, robe à fleurs, tout sourire, on aurait dit une petite souris.


Nous avons sympathisé tout de suite, et sans tarder, le contrôleur a contrôlé. La dame n’avait pas de carte senior, mais le billet, lui, il était senior, et le contrôleur ne voulait rien savoir. Elle a fait un chèque vite fait, et quand nous avons fait les comptes, elle avait facilement payé deux fois son billet !


Elle était rose de confusion, elle a sorti son joli portable et appelle sa fille, lui raconte l’histoire, elle était douce comme de la soie, résignée, pas de colère, juste de la timidité.


Le méli-mélo de la carte senior n’a jamais été élucidé, pourtant elle avait payé ce qu’il fallait en gare, pour avoir droit à la belle carte. Vous demanderez à votre fille, et vous vous ferez rembourser la surtaxe… Ne vous faites pas de soucis, elle me sourit…


Et puis chemin faisant, elle me raconte un peu sa vie et je me suis rendue compte que la vie qu’elle vivait n’était pas assortie à la soie de ses gestes, à sa gentillesse, à sa bonne humeur, même après l’amende payée.


Elle était à la retraite et se rendait à l’enterrement d’un jeune homme de 22 ans qui était mort d’un arrêt cardiaque, sur sa machine, dans la même usine où elle avait travaillé toute sa vie. Elle était désolée, mais plus encore, pour le lunch-dansant, prévu justement ce jour-là par la société, et annulé pour cause d’obsèques.


Elle disait ça avec la même voix pour les malheurs et les bonheurs, ils avaient tous la même valeur, le même poids, sur la ligne de vie. Il n'y avait ni point, ni virgule dans sa voix, c'était comme ça, on pleure, on rit tout à la fois.


On en était au chapitre des morts... Que c’était triste de mourir si jeune, justement, comme le fils de la personne qui lui avait racheté sa petite maison, la quarantaine et qui s’était pendu… pour cause, entre autre, de chagrin d’amour… Si jeune vous imaginez ? Son père pourtant avait les moyens, si vous saviez ce qu’il a fait construire, vous savez, l’argent ne fait pas le bonheur…

Mais avec les morts, le chapitre n’était pas encore clos… Une jeune fille qui habite à côté de chez moi, s’est suicidée, y’a pas longtemps, elle avait raté son examen d’infirmière, le désespoir l’avait emportée.


Tout ce qu’elle me racontait était à pleurer des journées entières…


Elle sortit son papier d’aluminium, qui enveloppait son sandwiche pain de mie pâté, nous étions de la même famille, j’adore les sandwiches aussi ! Elle termina par du fromage enveloppé dans du plastique rouge, et une poche de compote qu’on boit au goulot…


Et puis chemin restant, elle me raconte qu’elle doit vendre son appartement pour venir s’installer près de sa fille, dans la région parisienne, c’est sa fille qui veut. Elle est encore dans le doute, comment faire bien ? Mon appartement, j’y habite depuis longtemps, on se connaît tous dans la maison, c’est l’usine qui nous avait mis là, et puis après on a acheté les appartements, il y a vingt ans… J’ai un très beau paysage devant mes fenêtres, je vois toute la vallée, elle habite la Normandie, les vaches ça la connaît, elle me les montre dans les champs.


Votre projet est bien avancé pour vendre votre appartement ? J’avais accroché mon bout de laine (voir post précédent « Dis bonjour à la dame ») à sa soie et chacune tirait de son côté pour se rapprocher… Ben oui, j’ai vu une maison qui me plaît du côté de chez ma fille, ici je laisse tous mes amis, mon paysage, les gens de l’usine…Et puis il y a mes petits-enfants qui ont besoin de moi… Ma petite fille est très sensible, elle a de la fièvre dès que ses parents sont malade...Ma fille veut qu’on se rapproche.


Mais vous ferez des petits voyages pour allez voir vos amis, ça vous fera l’occasion de revenir en Normandie, mais oui, c’est une bonne idée, j’inviterai mes amis et comme ça en retour ils pourront m’héberger quand j’irai les voir.


Voilà, on voyait tout en positif, le chagrin diminuait... Je voyais déjà qu'elle avait décidé de tout quitter, elle ferait des voyages…Comment mieux faire ?


De temps en temps elle tirait son portable de sa poche et appelait sa fille : "Repose toi bien ma puce, pense à toi, repose toi tant que tu peux".


Il y avait du miel dans sa voix, elle pensait à tout sauf à elle.


Je suis descendue avant elle, je lui ai souhaité bonne chance pour son projet, on s’est fait un signe de la main... Et j’ai continué mon chemin.

8 commentaires:

Claire Fo..... (mais pas Fontaine) a dit…

La soie de la passagère.
La passagère s'assoie.
Beau portrait!
Ça m'a fait penser à
une très belle émission le dimanche au soir au Québec:
"on prend toujours un train pour la vie...."
http://www.radio-canada.ca/emissions/on_prend_toujours_un_train_pour_la_vie/2010/

Bonne semaine!

Danielle a dit…

Merci ma passagère du Québec d'être passée par chez moi, je vais donc prendre le train chez vous et aller sur le lien que vous avez laissé...

A bientôt, très bientôt.

Bonne semaine aussi à vous.

norma c a dit…

Tu connais, la chanson "les passantes", de Brassens ?
Elle est très émouvante et ton texte, très émouvant lui aussi, me l'a évoquée...

Bonne soirée, Danielle !

Danielle a dit…

Oui Norma je connais cette chanson...

Les passantes, la passagère...

A bientôt de te voir ici.

Bonne soirée.

LE CHEMIN DES GRANDS JARDINS a dit…

Très beau texte et si bien écrit. Il y a tellement de médiocrité sur certains blogs que ça fait réellement plaisir d'y trouver de la vraie littérature !
Merci et bonne soiré à toi.

Roger

Danielle a dit…

Je suis très touchée Roger de ta visite et de ton appréciation... Merci beaucoup.

A plus tard sur tes grands chemins...

A bientôt de te voir ici...

VenetiaMicio a dit…

Une histoire qui glisse comme de la soie, douce et mélancolique, et qui disparait aussi vite qu'elle est venue.

Danielle a dit…

Merci Danielle de votre visite et d'avoir laissé un petit bout de soie sur mon blog...

A tout bientôt.